— Oui, dangereuses, vous avez raison, madame, je le trouve comme vous, tout en ajoutant humblement que ce sont aussi des fleurs adorables à respirer et telles qu’on n’en peut jamais oublier le parfum…
Il parlait d’un ton de badinage, mais sa voix avait des vibrations chaudes qui donnaient à son accent une sourde passion… Et soudain, dans la pensée d’Agnès, qui l’écoutait attentive, une image se dessina d’un seul trait, sans qu’elle sût pourquoi, celle de la belle Parisienne blonde auprès de qui elle l’avait vu chez la marquise de Bitray, et puis à l’Opéra.
— Enfin, monsieur, demandait Cécile, expliquez-moi ce que vous autres écrivains entendez par la « femme moderne », dont vous nous parlez sans cesse dans vos œuvres.
Il se mit à rire, et du même accent à la fois ironique et caressant, il dit :
— La femme moderne ?… Figurez-vous, madame, une créature que nos mères et grand’mères auraient, j’imagine, considérée comme un monstre, ni plus ni moins…; sceptique, de sensibilité très incertaine, pétrie de curiosités changeantes, fine, intelligente, tourmentée, coquette… Que vous dirai-je encore ? Une créature complexe et charmeuse… Un bibelot de luxe fait pour les raffinés, attirant, exquis et redoutable pour la faiblesse et l’inconséquence des pauvres hommes… C’est tout cela… et bien autre chose encore ! la « femme moderne »…, pour employer l’expression consacrée.
Cécile dut répondre par un mot drôle, car elle souleva le rire général des convives. Mais Agnès ne l’entendit pas, saisie de la bizarre certitude qu’en parlant comme il venait de le faire, il définissait la belle jeune femme qui ne ressemblait à aucune autre, et une angoisse sourde lui étreignit le cœur. Pourquoi ? Tout à l’heure, déjà, en entendant Morère causer avec son père et avec le docteur Paul, elle avait éprouvé une impression pareille, entrevoyant soudain, dans une lueur aveuglante, l’étendue de cette pensée d’homme ; ramenée à la conscience nette de ce qu’il était intellectuellement, comparé à elle, pauvre petite pensionnaire ! Tout à coup, elle ne retrouvait plus en lui l’André Morère qui, quelques heures plus tôt, marchait auprès d’elle dans la cathédrale et sous les arbres de Beaumont. Oh ! Dieu, est-ce qu’elle ne le reverrait plus ainsi ? Est-ce qu’elle ne l’aurait plus à elle, à elle seule, un instant même ?
Comme le dîner avait été long ! Enfin, voici pourtant qu’il s’achevait… Le champagne moussait dans les coupes transparentes, et le commandant, fidèle aux vieux usages, portait courtoisement un toast à la santé de son hôte… Lui, répondait en quelques mots non moins aimables, et les verres s’étant choqués à l’antique mode, Mme Vésale déclara, se levant de table :
— Nous allons laisser fumer ces messieurs.
Docilement, les dames la suivirent ; et seules entre elles, comme si nul autre sujet de conversation ne leur eût été possible, elles parlèrent d’André Morère, qu’elles appréciaient toutes très favorablement, mais dont, au fond, les idées et les opinions dérangeaient la routine de leurs jugements tout faits.
Seule, Agnès restait silencieuse, le regard distrait, indifférente au cercle formé autour de sa mère. Une mélancolie étrange l’envahissait, noyant lentement, mais avec une sûreté de flot qui monte, l’allégresse divine qui, tout le jour, l’avait faite si heureuse…