D’où venait-il donc, ce poids soudain et mystérieux qui lui oppressait le cœur et dont elle avait subi la première meurtrissure pendant le dîner ?… Était-ce donc d’avoir entendu Morère causer avec d’autres hommes d’une façon qui lui avait rappelé soudain sa supériorité reconnue qu’elle avait oubliée, tant il apportait de simplicité dans sa manière d’être avec elle ? Voici que, maintenant, elle s’étonnait d’avoir pu, même une minute, se croire digne d’attirer sérieusement l’attention d’un homme comme lui, dont à peine, de loin, elle était capable de suivre la pensée !

Et cette intuition brutale qu’elle venait d’avoir tout à coup d’une infinie distance morale entre eux, — infranchissable autant qu’un abîme, — se réveillait en elle, aiguë et douloureuse, lui donnant une envie folle de pleurer !… Sans savoir pourquoi, elle se revit tout à coup toute petite, sur le Cours de Beaumont, secouée de sanglots, regardant fuir dans l’espace bleu un léger ballon, couleur d’or, dont ses mains d’enfant avaient lâché le fil. Elle l’appelait naïvement, avec des mots suppliants, comme s’il pouvait l’entendre, lui épargner le chagrin de le perdre. Mais, insensible, il continuait de monter, devenant de seconde en seconde plus lointain, jusqu’au moment où ses yeux désespérés n’avaient même plus distingué la tache d’or qu’il faisait dans l’atmosphère transparente… Et, chose bizarre, en elle, après toutes ces années écoulées, se réveillait un sourd écho de son chagrin de petite fille voyant son trésor lui échapper. Était-ce donc qu’elle entre voyait confusément tout à coup que, aux grands comme aux petits, de précieuses bulles d’or échappent sans retour, leur laissant l’infinie tristesse des rêves irréparablement enfuis…

Qu’avait donc dit Cécile, que les hommes causent avec les seules femmes qui leur plaisent ? Avec elle, il avait causé… Il lui avait témoigné, en l’écoutant, un intérêt qui semblait vrai… Ah ! qu’elle se sentait donc loin de lui, séparée de lui par tout ce qu’il savait, pensait, aimait, par tant de choses qu’il connaissait et qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait peut-être jamais !… Pourquoi ne ressemblait-elle pas, même un peu, à cette belle Mme de Villerson, qu’on disait si bien faite pour le comprendre et le charmer…

Une voix à son oreille la fit tressaillir :

— Eh bien, Agnès, à quoi rêves-tu, si grave ?

C’était Cécile, très gaie, les prunelles brillantes sous l’action combinée du champagne et de la conversation. Agnès eut un frêle sourire.

— Je ne rêve pas, je réfléchis à mon insignifiance.

— Ton insignifiance ?… Mais tu n’es pas du tout insignifiante !… Qu’est-ce que cette lubie ? Est-ce que, par hasard, tu serais jalouse ?…

— Jalouse, moi ? Et de qui ?

Encore cette vision de Mme de Villerson qui lui traversait l’esprit et la secouait d’un sourd frémissement.