— Je ne sais… Des femmes modernes qu’admire si fort, quoiqu’il ne l’avoue pas, le sage Morère lui-même… Vois-tu, ma petite chérie, il faut en prendre notre parti, nous ne pourrons jamais être à leur hauteur aux yeux de tous ces écrivains ! Mais comme, par bonheur, le monde n’est pas uniquement composé d’écrivains, nous n’avons pas à envier autrement leurs fameuses femmes modernes, qui pourraient bien ne pas valoir grand’chose, toutes séduisantes qu’elles sont !… Ah ! voilà ces messieurs qui reviennent… Ils ont enfin achevé de fumer.
Ils rentraient en effet ; et comme ni les uns ni les autres n’avaient le goût du jeu, la commandante, qui ne comprenait point qu’on pût passer son temps à causer, s’empressa de dire à Agnès :
— Mon enfant, joue-nous donc un peu de musique !
Pauvre petite Agnès ! Les bonnes Mères du Sacré-Cœur lui avaient donné de nombreux enseignements pour la conduite de la vie, mais elles ne l’avaient guère armée pour sortir avec succès des difficultés de la musique. Aussi une irrésistible protestation jaillit-elle de son cœur même, aux paroles de sa mère :
— Oh ! maman, tu sais bien que je joue trop mal pour me faire entendre !
— Mais non, mais non, tu ne joues pas mal… M. Morère, si c’est lui qui t’intimide, ne s’attend pas à te voir un talent égal à celui des Parisiennes qu’il connaît. Va vite au piano. Il n’y a rien de si ridicule qu’une jeune fille qui se fait prier.
Agnès, à l’accent de sa mère, se sentit vaincue. Comment, d’ailleurs, se dérober, quand tous se mêlaient d’insister ? Non pas lui, cependant, qui, après un mot de politesse, se taisait, ayant sans doute pitié d’elle…, ni le docteur Paul non plus… La lutte était tellement impossible, qu’elle s’assit au piano, et un silence lourd s’abattit sur le salon, d’autant plus absolu que le commandant ayant émis une réflexion, sa femme lui avait lancé d’un ton courroucé :
— Mais, Charles, ta fille va jouer !
Oui, il fallait bien qu’elle jouât. Sa main tremblante frappa une première note, qui résonna à son oreille autant qu’un formidable bruit au milieu du recueillement général. Alors une émotion folle l’envahit, paralysant son humble talent, brouillant les notes sous ses yeux, précipitant ses doigts nerveux, ne lui laissant plus que le seul irrésistible désir d’en finir à n’importe quel prix. Et les uns sur les autres, les sons se précipitaient, éperdus, haletants, comme l’enfant elle-même, qui était blanche jusqu’aux lèvres quand elle se leva, ayant fébrilement jeté au hasard ses derniers accords.
Des applaudissements cependant y répondirent, la plupart très sincères, car le goût musical était tout le contraire de développé dans le petit cercle de Mme Vésale. Mais que faisait à Agnès cette banale approbation ? Lui, André Morère, ne pouvait pas s’illusionner comme les autres… Et quel jugement il devait porter sur elle ! Une anxiété lui serra le cœur à cette pensée, si forte que ses paupières s’alourdirent de larmes contenues, qu’elle refoula bravement. Mais pourtant le courage lui manquait pour se mêler à la conversation, même pour écouter Cécile, qui, sans nul embarras, campée au piano, chantait à l’aventure un duo d’opérette avec le lieutenant, pourvu d’une voix aussi sonore que son talent était inexpérimenté… Pas plus, elle ne remarquait le regard sérieux du docteur Paul, attaché sur elle qui demeurait assise un peu à l’écart, dans l’embrasure de la fenêtre ouverte, le souffle de la nuit soulevant de petits cheveux autour de son jeune visage pâli, les yeux sans cesse attirés vers la pendule, dont les aiguilles lui semblaient avancer avec une rapidité dévorante… Près de dix heures et demie déjà !… A peine une demi-heure, André Morère avait encore à passer à Beaumont, chez le commandant…