De quel singulier accent Agnès venait de parler, d’un accent qui faisait songer à une plainte d’oiseau blessé… De nouveau, le docteur Paul eut vers elle un coup d’œil rapide. Mais il n’aperçut encore que son profil, dont la peau s’empourpra un peu quand Cécile s’écria :

— Ah ! ah ! entendez-vous cette petite fille, monsieur Paul ? Prenez garde ! A sa voix, je devine qu’elle est tout émue et prête à se révolter si vous touchez à son dieu. Car, au cas où vous l’ignoreriez, je vais vous l’apprendre, M. Morère nous a mises, elle et moi, sous le charme !…

Un pli profond creusa le front du docteur Paul.

— Vraiment ?… Et m’est-il permis, mademoiselle, de vous demander ce qui a valu à M. André Morère une telle sympathie de votre part ?

Sérieuse et douce, elle dit :

— Je l’ai entendu parler des pauvres, de tous ceux qui souffrent, comme personne encore ne m’en avait parlé, de façon à me donner, bien plus grand que je ne l’avais éprouvé, le désir de leur témoigner toute ma pitié… Et je lui suis très reconnaissante du bien qu’il m’a fait ainsi !

La voix du docteur Paul s’éleva, âpre et mordante :

— Je ne m’étonne pas qu’il ait été fort éloquent sur un pareil sujet ! Il appartient à la génération nouvelle qui s’est imprégnée toute de tolstoïsme, qui rêve une religion nouvelle dont l’altruisme serait la base et l’aliment principal… D’ailleurs, tous les problèmes de la vie sociale doivent l’intéresser, puisqu’ils fournissent des sujets d’étude à son esprit toujours en quête d’aliments nouveaux et variés. C’est un parfait dilettante qu’André Morère !

— Un dilettante ? De quel ton farouche vous prononcez ce mot ! fit, en riant, Cécile, pour qui ledit mot n’avait pas grand sens. Vous n’êtes pas animé, non plus, d’un immense enthousiasme pour les personnages de cette catégorie !

— Non, c’est vrai, je n’aime pas les dilettantes, et je les considère comme beaucoup plus malfaisants qu’on ne le fait généralement. Pour peu qu’une idée, ou un fait, ou un caractère encore flatte leur sens esthétique, leur curiosité, leurs goûts raffinés, ils se jugent satisfaits et ne se préoccupent guère de la valeur morale de ce fait, de cette idée, de ce caractère… Est-ce qu’ils font autre chose que… jongler sans cesse avec leurs pensées et celles des autres, s’amusant à en considérer les diverses faces, dès qu’elles les attirent pour un motif ou un autre, mettant au-dessus de toute autre considération les jouissances artistiques ou intellectuelles qu’elles peuvent leur procurer ?… Eh bien, je dis, moi, qu’à ce jeu-là, non seulement ils perdent, — ce qui est leur affaire, après tout ! — la notion saine du bien et du mal, pour employer la vieille distinction, la remplaçant par le seul sentiment de ce qui est beau ou ne l’est pas ; mais, encore, pour peu qu’ils aient du talent, ils communiquent fatalement à quelques-uns, peut-être même à beaucoup, parmi les jeunes, intelligents, qui les lisent ou les écoutent, leur scepticisme aimable, spirituel, séduisant, mais dangereux et démoralisateur. M. Morère peut célébrer devant eux les vies orientées vers un idéal très haut,… il détruit par ses livres le bien qu’il peut faire par sa parole !