Maintenant, avec une espèce de superstition, elle attendait ce jour où elle le reverrait, quand il viendrait prononcer sa fameuse conférence, comme si sa présence dût écarter d’elle le poids mystérieux qui la meurtrissait, ce regret sourd et pénétrant d’un bonheur innomé. Elle avait pensé : « Il arrivera la veille de la conférence. S’il n’est pas trop tard ce jour-là, il viendra faire visite à maman ! »
Et une joie obscure palpitait en elle à cette seule idée.
Elle avait bien prévu, l’enfant. Dès son arrivée à Beaumont, le jour qui précédait celui où il devait parler, André Morère vint correctement se présenter chez le commandant Vésale. Mais personne ne se trouvait au logis pour le recevoir, et quand Agnès rentra avec sa mère, à l’heure du dîner, elle vit la carte déposée dans le plateau du vestibule. Alors une sensation aiguë de déception la bouleversa toute. Ainsi elle avait eu lieu, cette visite en laquelle elle espérait ! Espérer… quoi ? Ah ! elle n’aurait pu le dire, la pauvre petite fille. Son rêve était bien imprécis… et si blanc !
Mais, enfin, elle avait tant souhaité le revoir, lui, une fois encore dans l’intimité de leur maison ! Maintenant, s’il arrivait qu’elle se trouvât rapprochée de lui, ce serait sans doute au milieu de la foule. Peut-être ne la remarquerait-il même pas, ni ne lui parlerait ; et elle n’aurait pas le droit de faire un signe pour qu’il s’aperçût de sa présence. Ah ! pourquoi personne ne lui avait-il révélé comment on attire à soi les hommes qui sont ainsi au-dessus des autres par leur intelligence ? Et devant son impuissance, un découragement s’emparait d’elle en même temps qu’une fiévreuse impatience de voir enfin se lever le jour qui les mettrait en présence.
Il était déjà un peu tard quand, le lendemain, dans l’après-midi, la commandante et Agnès pénétrèrent dans l’enceinte de l’Exposition d’horticulture qui coïncidait avec la conférence d’André Morère. Le groupe des intimes de Mme Vésale était déjà là, au complet, parmi le tout Beaumont qui affluait en tenue de cérémonie, fier et ravi de l’aspect charmant que présentait son Exposition. Le jardinier en chef avait eu l’art de transformer en une sorte de parc admirablement fleuri, coupé d’allées capricieuses, animé du bruit clair des jets d’eau, une grande place, morne et monotone, sur laquelle se dressait une vaste rotonde qui avait pour mission d’offrir une indistincte hospitalité aux concerts, conférences, cirques, — quand il passait des cirques à Beaumont.
Sur une estrade champêtre, la musique de la garnison célébrait la fête par d’éclatantes fanfares dont les échos sonores arrivaient jusque dans les tentes cernant la place, sous lesquelles étaient abritées les plantes les plus fragiles.
— Quelle belle exposition ! n’est-ce pas ? s’écria, pour toute réponse, la colonelle enthousiasmée quand Mme Vésale lui demanda de ses nouvelles. On dirait un petit coin de Paris ! Quel dommage qu’il ne fasse pas plus beau !… Le temps est bien couvert…
— Eh bien, nous y gagnons d’avoir moins chaud, dit aussitôt Mme Darcel, incapable de n’être pas optimiste. Mademoiselle Agnès, avez-vous vu les rosiers ?… Ils sont splendides !
La commandante répondit pour Agnès :
— Non, nous n’avons encore rien admiré. Nous arrivons.