— Prenez les rênes, faites les courses nécessaires ; ensuite, vous irez m’attendre devant la poste.
Il sauta à bas de la voiture ; puis, au hasard, s’engagea dans l’une des rues qui conduisaient à la plage. Mais si attiré qu’il fût par l’horizon de tempête qu’il devinait, il avançait pourtant d’une allure flâneuse, l’œil séduit par la physionomie animée des rues, l’oreille charmée par le son de cette langue française dont l’avaient déshabitué cinq années d’absence. Une seule fois, pendant ce temps, il était revenu en France, mais pour un si bref séjour qu’à peine il avait pu se sentir sur la terre natale, bien vite rappelé par les responsabilités du poste qu’il avait accepté dans la création du chemin de fer au cœur même de l’Afrique.
Cette vie, hors du monde civilisé dont son énergie, son impérieuse volonté dans la lutte, son humeur aventureuse goûtaient avidement les difficultés et même les périls, cette vie l’avait conquis tout entier, tandis qu’il la menait. Maintenant, repris par le charme de son pays, il s’étonnait d’avoir pu si longtemps en demeurer éloigné.
Avec une sorte d’ivresse, depuis son retour, — trois semaines plus tôt, — il jouissait du bleu charmant des ciels d’été, de la lumière blonde épandue par le soleil de France, de l’apaisante sérénité des soirs, de la douceur des ombres sur l’herbe des pelouses et des prairies… A Paris, ç’avait été pour lui une véritable fête des yeux de retrouver la féerie des beaux magasins, l’animation souriante des boulevards, de revoir ces fines silhouettes de Parisiennes dans l’élégante coquetterie des robes d’été, dont son œil s’enchantait.
Et aujourd’hui, encore, tandis qu’il avançait dans la rue balayée par le vent de mer, il prenait plaisir à distinguer, parmi les passantes que la tourmente n’avait pas effrayées, les jeunes Françaises, des Anglaises aristocratiques, ou des simples jeunes misses, joyeusement garçonnières sous le canotier de paille, qui marchaient, raidies contre la tempête, entre la double muraille des vieilles maisons aux larges fenêtres.
Puis, tout à coup, il les oublia toutes, les unes et les autres… Devant lui, s’ouvrait l’infini de la mer sous un ciel d’orage, lourd comme les vagues que le vent dressait en collines sombres qui s’écroulaient avec un bruit formidable dans un poudroiement d’écume.
Et le spectacle était si beau que, pour en mieux jouir, sans bruit de paroles et d’exclamations, sans présence importune à ses côtés, il laissa derrière lui le Casino, dont la terrasse avait été envahie par une foule curieuse de baigneurs, et s’en alla, en dehors de la plage mondaine, descendre sur les galets tout près de la mer, si près que la poussière d’écume lui fouettait le visage. A peine quelques intrépides s’étaient approchés comme lui, un robuste Anglais, un vieux monsieur à face de marin, et, plus en avant encore, une femme très svelte, si mince qu’elle était tout ensemble effrayante et délicieuse à voir, immobile devant cette immensité, soulevée par un souffle de tempête, qui bondissait à ses pieds, et l’eût brisée comme un frêle petit jouet, sous son atteinte. Toute droite dans sa longue casaque qui frôlait les galets, elle regardait, la main appuyée sur la tête d’un gros chien danois, son col relevé très haut, laissant tout juste entrevoir, sous le tulle du voile, le haut d’un profil juvénile, l’ébouriffement léger des cheveux sombres sous la toque de paille à grandes ailes.
Comme Marc arrivait près d’elle, une rafale passait, si violente, qu’elle arracha le nœud qui retenait la voilette blanche et l’emporta dans son souffle, la jetant, au passage, presque au visage de Marc. D’un geste instinctif, il la saisit. L’étrangère s’était détournée, saisie par la brusque attaque du vent, avec une exclamation :
— Ah ! mon Dieu !
Tout à la fois, elle semblait impatiente et amusée, repoussant en arrière, d’un geste d’enfant, les petits cheveux fous de ses tempes, que le vent lui jetait sur le visage…