— Ah ! çà, de Bresles, vous avez donc tout à fait perdu de vue vos anciens amis ?
— Ceux-là surtout qui auraient pu me parler de la famille de Moraines ; les pauvres Dupuis-Béhenne sont morts à un an de distance.
— Oui, après avoir eu la délicate pensée de léguer à Mme de Moraines, qu’ils aimaient comme leur fille, leur propriété de Bretagne, près de Paramé… Peut-être parce qu’ils savaient mieux que personne que la comtesse Ghislaine se refusait absolument à profiter de la fortune que lui donnait son mariage avec ce malheureux Moraines… C’est justement pour se créer une situation tout à fait indépendante qu’elle s’est mise à écrire… Et elle a étonnamment réussi ! C’est vraiment une femme remarquable !… Ah ! Moraines, qui s’y connaissait, avait bien su deviner tout ce qu’elle valait ! D’autres, après lui, s’en sont avisés aussi et s’en avisent même en ce moment, à commencer par Étienne Dechartres, vous savez, le poète et critique d’art… Mais jamais elle ne sera la femme de personne tant que Josette ne sera pas mariée.
— N’est-ce pas là un événement qui, sans doute, ne tardera pas à se produire ? Mlle Josette a aujourd’hui…
— Vingt ans. Oui, certes, elle est d’âge à goûter de la vie conjugale… C’est l’opinion très arrêtée de sa grand’mère qui rend fort injustement Mme de Moraines responsable du peu d’enthousiasme de la jeune personne pour le mariage. La vérité est que cette petite fille est terriblement difficile, peut-être, en effet, parce qu’elle est trop heureuse chez elle, trop aimée, trop gâtée par la comtesse Ghislaine… que je comprends tout le premier, car je la trouve exquise, cette enfant…
— Exquise ?… au physique ou au moral ?
M. de Gannes se mit à rire.
— Au physique et au moral ! Ah ! la délicieuse créature que Mme de Moraines a su faire de la gamine capricieuse d’autrefois ! Et cela, tout en lui laissant son entière personnalité !… Sapristi ! je comprends que tant de prétendants aspirent à conquérir cette insaisissable petite déesse, quittes à se voir éconduits !… Venez donc demain sur la plage vers les onze heures, vous la verrez, ma jeune amie Josette… Comme pour elle, je suis un vieux monsieur, — songez donc, un contemporain de son père !… — elle ne se tient pas avec moi, sur la défensive comme avec les brillants cavaliers qui tentent de lui faire leur cour… Généreusement elle me permet de jouir du rayonnement de sa belle jeunesse !
Marc ne répondit pas, devenu songeur. Tout en causant, les deux hommes s’étaient rapprochés du Casino, maintenant tout éclairé, car la nuit se faisait, une nuit voilée de nuages lourds de pluie… Déjà, sur le sol poudreux, les premières gouttes d’une averse s’écrasaient.
M. de Gannes s’exclama :