Et ces derniers étaient ceux-là surtout qui savaient pouvoir victorieusement supporter l’examen de tant de regards ; les hommes ressemblant à de hardis lutteurs dans le maillot étroit ; les femmes, coquettement habillées, chaussées, ceinturées de noir, ayant des airs de petites clownesses en jupe courte, coiffées du foulard de couleur qui dégageait l’auréole des cheveux et se nouait avec des coques capricieuses.
Un instant, avant de s’engager sur les planches jetées en un chemin à travers les galets, Marc s’arrêta à contempler le coup d’œil que lui offrait ainsi la plage et dont son regard était charmé, alors que son esprit l’était beaucoup moins de la perspective de devoir aller jouer son personnage dans le cercle de la marquise de Maulde.
Une envie lâche s’emparait de lui de fuir, pendant que la chose lui était encore possible, de s’en aller flâner à sa fantaisie dans cette brillante cohue où, peut-être, il découvrirait la jeune fille inconnue qui, la veille, admirait près de lui la mer avec tant d’enthousiaste passion… Rêve inutile ; à son oreille, une exclamation arrivait :
— Eh bien, de Bresles, je vous prends en flagrant délit de curiosité ! Peut-on, sans trop de cruauté, vous enlever à votre contemplation ?
Et Paul de Gannes, souriant, s’arrêta devant Marc qui, désormais, n’avait plus qu’à se reconnaître vaincu et à s’en aller remplir un rôle actif dans la comédie mondaine qui se jouait au grand soleil.
Tout en causant avec M. de Gannes qui, presque à chaque pas, devait se découvrir pour saluer, il se laissait conduire à travers la foule qui envahissait même l’allée de planches, jusqu’à la cabine à l’ombre de laquelle Mme de Gannes recevait. Un cercle nombreux l’entourait ; les femmes, toutes très élégantes, habillées avec une coquetterie raffinée de créatures de luxe qui savent que même les yeux masculins goûtent l’harmonie des nuances caressantes, des mousselines souples et des dentelles frissonnantes, des grands chapeaux fleuris qui ombrent le regard…
— Aline, je vous amène un revenant, jeta M. de Gannes, arrivant près de sa femme. Il n’est pas nécessaire, n’est-ce pas, que je vous présente Marc de Bresles ?
— Point nécessaire du tout !… En voyant M. de Bresles, jamais même, je ne pourrais m’imaginer que plusieurs années ont passé depuis qu’il nous a quittés !
Marc s’inclina. Dès la première minute, il retrouvait en Mme de Gannes la femme du monde accomplie, banalement aimable, qu’elle était jadis. Il lui répondit par quelques mots de politesse ; mais sa pensée était distraite, de nouveau ramenée violemment vers le passé par la vue de la marquise de Maulde qui, à son tour, l’accueillait. Elle avait un peu vieilli, toujours belle cependant sous la poudre des cheveux tout blancs, disposés avec le même goût savant qui avait créé sa robe de plage. Et d’expression, d’allure, de voix, elle était demeurée tellement pareille à elle-même que Marc en l’écoutant, en lui répondant, oubliait le cadre nouveau où il la retrouvait. Inconsciemment, il la replaçait dans son hôtel de Paris, dans le petit salon où, pour la dernière fois, il avait vu la femme qu’il avait souhaitée sienne. Comme ce jour-là lui semblait loin, si loin en arrière !… vécu par un Marc de Bresles qui n’était pas celui qu’avaient créé cinq années d’une existence aventureuse et solitaire, traversée de difficultés de toute sorte.
En cette minute, tout ensemble il regrettait que Ghislaine de Moraines ne se trouvât point dans ce cercle où presque tous les visages lui étaient connus et il en éprouvait pourtant une sorte d’allégement, tant il redoutait de ne plus retrouver en elle la Ghislaine d’autrefois, — à qui, en l’intimité de son âme, il ne pardonnait pas le mariage auquel elle avait consenti.