— Ghislaine, il m’a dit que c’est vous qui l’aviez encouragé à songer à moi, qui lui aviez laissé espérer qu’il ne serait pas repoussé comme les autres… Que, sans vous, qui me connaissez mieux que personne, jamais il n’aurait osé venir à moi !… Oh ! Ghislaine chérie, jamais je ne vous aimerai assez pour vous montrer, même un peu, ma reconnaissance de tout ce que vous avez fait pour moi… une enfant à qui vous ne deviez rien, une étrangère ?… Et cela, depuis le premier jour où vous m’avez connue ! Ghislaine, que pourrais-je donc faire pour vous à mon tour ?…
La main de Ghislaine se posa sur les cheveux de la jeune fille :
— Ce que tu pourras, mon enfant chérie ?… Te souvenir que, toi partie, ma chère petite Joie, je demeure seule, toute seule, sans mari, sans enfant, sans avenir, et me faire encore, généreusement, largement, le don de ta tendresse, qui est ma part de bonheur… Tu ne ressembleras pas à ces heureux qu’absorbent tellement leurs propres joies qu’ils n’ont plus même conscience des tristesses, des isolements, des déceptions qui souffrent près d’eux… Tu peux ne pas m’abandonner, ne pas te détacher de ta Ghislaine, parce que tu seras aimée autant que tu l’as pu souhaiter…
Josette se redressa, frémissante :
— Vous abandonner ! me détacher de vous ! Oh ! maman, ma Ghislaine, ma seconde mère !… Comment pouvez-vous dire même pareille chose ?… Est-ce qu’une fille se détache jamais de sa mère ? Avant d’être à personne autre, je suis à vous qui m’avez élevée, qui avez créé la Josette que je suis, celle qui a mérité d’être choisie et aimée par lui !… Ah ! je ne serais pas digne que vous m’appeliez jamais plus votre enfant, si je devais vous aimer moins, parce que, grâce à vous, ma Ghislaine chérie, je possède un bonheur qui est votre œuvre, que vous me donnez, comme vous m’avez donné toutes les plus exquises, les plus fortes, les plus profondes joies de ma vie de jeune fille… Vous me croyez, n’est-ce pas ? maman. Vous sentez bien que je vous parle avec tout mon cœur, qui est, qui restera à vous… Est-ce que je pourrais être jamais heureuse sans vous ? Dites que vous me croyez, maman…
Ghislaine inclina la tête et, d’un geste de mère, attira la jeune fille sur sa poitrine, — de ce même geste qu’elle avait eu autrefois quand, en son âme, elle l’avait adoptée, pauvre petite fille délaissée… Mais, obscurément, une souffrance l’étreignait… Oui, Josette était sincère. Mais, que savait-elle encore de son propre cœur ?… Dans le monde nouveau où elle allait entrer, délicieusement enivrée, resterait-elle la Josette qui l’avait aimée avec tant de chaude, de délicate, de juvénile tendresse ?… L’avenir, — et un avenir bien proche, — allait impitoyablement lui révéler si cette ardente affection n’avait été, hélas ! qu’un fragile enthousiasme de jeune créature, égoïstement avide d’être aimée, ou si vraiment elle avait eu sa source dans une âme profonde, généreuse et fidèle, incapable de défaillance, d’oubli, quand elle s’était donnée.
En cet instant, Ghislaine sentait que, désormais, nulle déception ne pourrait plus l’atteindre, si elle s’était trompée sur la valeur de cette jeune âme en qui elle avait eu foi ; si l’enfant, devenue femme, heureuse infiniment par l’amour de son mari, s’éloignait d’elle, dont la tâche était finie, cessait d’être sa petite « Joie » dévouée, caressante et tendre, jalouse de lui faire oublier la misère de sa vie désolée…
VIII
Ils furent mariés deux mois plus tard, dans la fraîche lumière d’un renouveau hâtif qui gonflait de sève les rameaux vivifiés, et ouvrait les bourgeons dans une floraison soudaine, éclose aux premiers soleils de mars.
« Un vrai jour de fête !… » Ghislaine ne prenait plus même garde à cette exclamation qui tintait à son oreille comme un ironique refrain. Quel jour de fête était pour elle celui-là, terme du mystérieux calvaire que son cœur avait gravi depuis des mois !… Personne d’ailleurs n’aurait pu le soupçonner, ni les indifférents curieux, ni les amis, ni la grand’mère préoccupée de maintenir ses premiers droits sur la jeune fille, ni Marc, délicatement affectueux avec elle, comme avec une sœur très chère, mais absorbé par l’amour souverain ; ni l’enfant elle-même, toujours confiante et tendre, mais qui vivait en plein rêve, dans la fête incomparable de ses fiançailles que l’affection de Ghislaine s’était ingéniée à lui faire inoubliable…