Un vrai jour de fête ! Oui, il fallait que l’heureuse petite aimée elle-même pensât ainsi, qu’elle ne fût point troublée en son allégresse par la pleine conscience de l’angoisse qui déchirait un cœur près d’elle. Ghislaine savait combien elle en eût souffert, — inutilement, puisqu’il fallait que les choses fussent ainsi… Et jusqu’au bout, elle fut vaillante, comme elle l’avait été pendant l’épreuve de ces mois de fiançailles où chaque jour devenait pour elle une page vivante de l’éternel roman d’amour qu’il lui avait été refusé de lire.
Elle sut être souriante pendant l’interminable défilé de la sacristie, pendant la réception qui suivit à l’hôtel de Maulde. Elle eut le courage de ne pas faiblir quand elle-même vint aider la jeune fille à revêtir le costume de voyage, quand enfin elle la vit prête à partir, s’attachant à elle étroitement, les yeux brillants de pleurs, quand elle entendit la voix chère lui murmurer avec une tendresse éperdue :
— Maman, ma dévouée, ma bien-aimée maman, merci !… Je vous adore !
Même ce calme de mort qui semblait la glacer ne l’abandonna pas quand le bruit sourd de la porte qui se refermait l’avertit que la séparation suprême était accomplie, que l’enfant, sa petite « Joie », était partie…
Toute son âme lui faisait mal, mais elle n’avait pas une larme. Incapable d’entrer encore dans la chambre désormais déserte, où, pendant des années, Josette avait apporté la lumière de sa jeune vie, elle revint dans la pièce même où elle avait appris les fiançailles, où, sur sa table de travail, il y avait le portrait qu’elle aimait par-dessus tous les autres, celui de Josette petite fille, — sa Josette à elle… Non pas celle de Marc de Bresles, qu’il emmenait rayonnante sous les larmes.
Et lasse infiniment, elle s’assit devant l’image chérie.
Par la fenêtre entr’ouverte, un souffle tiède l’enveloppa, où flottaient un parfum vague de violette, une senteur de verdure fraîche… Machinalement, elle regarda vers le ciel tout bleu, le doux ciel printanier d’où tombait une clarté blonde sur les pousses frêles qui buvaient le soleil…
Ah ! c’était bien la journée qu’il fallait pour mieux enivrer les époux de leur bonheur en son exquise aurore ; une de ces journées qui font frémir l’être des jeunes et rêver leur cœur, — une journée, ô Dieu ! pareille à celles que, jadis, les vingt ans de Ghislaine de Vorges avaient tant aimées à travers tous les espoirs dont sa jeunesse confiante se leurrait divinement…
Elle en eut soudain le brusque ressouvenir et un regret désespéré lui déchira le cœur de toutes ces joies qui lui avaient été refusées et qu’elle ne posséderait jamais, jamais… Jusqu’au plus profond de l’âme, elle se sentait broyée par l’affreuse impression de sa solitude, où la vie, la rejetait encore une fois, pauvre épave humaine, à qui nul port hospitalier ne s’était ouvert pour jamais…
Maintenant sa jeunesse finie, sans avenir de femme, il lui fallait se reprendre à vivre dans l’horrible isolement de celles qui n’ont ni époux, ni enfant, ni famille… Il lui fallait continuer sa route déserte, sans rien demander à personne, sans avoir même le droit de souhaiter pour réchauffer son cœur, une part de la vie de son enfant, devenue femme, si celle-ci, spontanément, ne la lui donnait point…