— Ce doit être M. de Moraines, pensa-t-elle instinctivement.
C’était bien le beau cavalier aristocratique qu’on lui avait dépeint… Étonnamment jeune encore, de silhouette, du moins, car sa chevelure blonde grisonnait un peu sur les tempes, comme elle le vit quand il se découvrit et s’effaça pour la laisser passer, l’enveloppant d’un regard rapide de ses yeux bleu clair qui luisaient, avec une hardiesse caressante, dans le visage fin, un peu fatigué.
Une lueur de curiosité s’y alluma une seconde à la vue de l’inconnue qui sortait de l’hôtel de Maulde. Mais l’idée ne l’effleura même pas qu’elle pût être l’institutrice attendue pour sa fille, et l’une de ses premières questions en entrant dans le salon de sa belle-mère fut pour demander :
— Quelle est donc la très jolie femme en deuil qui sortait d’ici quand je suis arrivé ?
VI
Ghislaine avait fini de s’habiller pour le dîner qui, lui avait annoncé Mme de Maulde, devait réunir quelques amis intimes ; parmi eux, Marc de Bresles, qu’elle n’avait pas revu depuis leur première rencontre chez Mme Dupuis-Béhenne. Peu lui importait de le retrouver de nouveau. Une morne indifférence l’avait envahie toute depuis son entrée à l’hôtel de Maulde. L’impression la meurtrissait d’avancer dans la vie comme dans un chemin sombre qui allait vers un inévitable abîme, entre deux hautes murailles grises pareilles à des murailles de prison, si hautes qu’elle ne pouvait même pas entrevoir le ciel gris qui s’allongeait infiniment au-dessus de sa tête.
Dans le petit salon, contigu à sa chambre, qui servait de salle d’étude, le piano vibrait sous les variations capricieuses, exécutées par les doigts très agiles de Josette de Moraines. Et cette harmonie rythmée berçait sa songerie, comme le bruit fugitif des voitures sur le pavé glacé par la gelée. L’atmosphère de la chambre, où flambait un feu clair, était douce, et l’aspect était souriant de cette grande pièce, tendue d’une étoffe anglaise à larges fleurs couleur d’or, qu’elle avait faite sienne en y réunissant les objets qui lui étaient familiers, épaves du passé. Quelques fleurs, seul luxe qu’elle se permît, distillaient une senteur fraîche dans la tiédeur de la pièce.
A rien de tout cela, elle ne prenait garde. Assise devant sa table à écrire, elle regardait, avec des yeux qui songeaient, la feuille blanche posée devant elle, destinée à une lettre pour Mme Dupuis-Béhenne, partie passer deux mois dans le Midi, comme chaque hiver. Mais, au moment de commencer le récit, réclamé par sa vieille amie, de sa nouvelle vie chez Mme de Maulde, elle hésitait, la crainte instinctive l’arrêtant de sentir faiblir son courage à préciser, en la racontant, l’épreuve de chaque jour qu’étaient pour elle ses débuts dans une existence dépendante.
A force de volonté, fuyant tout retour sur elle-même, se refusant même la triste douceur des larmes aux heures de la nuit, où elle s’appartenait enfin, elle parvenait à endormir sa sensibilité dans une sorte de torpeur où s’engourdissait sa détresse. Mais elle avait peur d’une détente de ses nerfs, si elle s’abandonnait un moment. Il lui semblait qu’alors, elle ne pourrait plus retrouver l’énergie qu’il lui fallait pour dissimuler sa tristesse aux étrangers dont elle était entourée.
Un accord, brillamment jeté par Josette, la fit tressaillir. Elle regarda la petite pendule posée devant elle, sur la table. Le temps passait, et ses quelques instants de liberté allaient s’écouler sans qu’elle eût écrit cette lettre qui lui coûtait tant… Qu’elle était donc lâche, elle qui, si longtemps, s’était crue courageuse parce qu’elle supportait en silence les difficultés et les soucis d’une existence dont les apparences seules étaient brillantes…