Ah ! ce temps-là, qu’éclairait pour elle l’affection — si égoïste fût-elle — de son père, elle y pensait maintenant comme à un éden dont elle était chassée pour n’y rentrer jamais !

Avec effort, elle releva sa tête fatiguée, qu’elle avait cachée dans ses mains et, résolument, elle se mit à écrire :

« Ma bien chère amie,

« Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de souvenir depuis votre arrivée à Cannes… Je vivais dans un tel désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir mon malheureux état d’esprit… Avec les jours qui passent, je parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon mieux la Ghislaine d’autrefois, — qui doit reposer en paix, comme les morts ! — pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice. Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée avec cette transformation…

« Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis, en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croire reçue chez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait des illusions ; et Mme de Maulde m’accorde, — pour l’instant, du moins ! — une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je m’estimerais peut-être heureuse, — car les pauvres sont reconnaissants des plus insignifiantes aumônes ! — si cette faveur n’avait un premier résultat qui m’est fort sensible : elle semble éloigner de moi cette petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur la défensive.

« Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais sans abandon ; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant, l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa chambre comme un bébé ; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait ainsi ; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.

« Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume abandonné, — comme jeté par une main impatiente, — sur la peau d’ours qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.

« Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me laisse pas prendre, — elle est trop fine pour ne pas le voir ! — elle me fait l’honneur de m’estimer un peu…

« Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute, édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue… A vouloir aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de révolte toujours prêt à souffler…

« Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et, très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente, elle a travaillé ; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet, m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer toujours : « Tout de bonne volonté, rien de force !… » Que, par conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas, parce que ce serait pour moi peine perdue…

« Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé, — tout comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions rien de commun :

«  — Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si précieuse, je la trouverai toujours en vous ?

« Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho :

«  — Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue ! Promettre ma bonne volonté, c’est une chose qui m’est impossible… Une pareille promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde ! — du moins en ce moment, — car je serais certaine de ne pas la tenir ! et je trouve que manquer à sa parole est aussi misérable que mentir…

« Elle s’est interrompue une seconde ; puis, sans me permettre de répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure :

«  — Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur ; mais j’ai encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine ! Et vous serez peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie de devenir autre…

« J’ai questionné :

«  — Pourquoi ? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux ?

« Elle a secoué sa petite tête volontaire.

«  — Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable de demeurer ainsi…

«  — Agréable… pour les autres ?

«  — Non, pour moi… Je suis affreusement égoïste ! Si grand’mère ne vous l’a pas dit, je vous en avertis, — toujours pour vous éviter les désillusions ! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi ne les imiterais-je pas ? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne feraient-ils pas de même à mon égard ? C’est bien plus simple ; n’est-ce pas ? Myrtho, mon fidèle Myrtho ! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas…

« Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans son sommeil.

« Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement :

«  — Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

«  — Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.

« Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit, amère :

«  — Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos… Mais c’est trop de vertu pour moi… Je ne suis pas capable de donner sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée…

« Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail régulier. Je l’écoutais ; elle jouait un scherzo avec une fougue passionnée ; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que des sanglots semblaient y frémir… Elle avait ce regard songeur qui est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les flammes avec des yeux qui ne voient pas…

« Ah ! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans qu’elle en ait soupçon ! Très souvent, je les sens attachés sur les miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent, m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure, pauvre petite !

« Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence ? Est-ce pour tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir, n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que j’essaie à tout prix de le combler ?… La vérité, dont je m’étonne moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je pourrais m’attacher à elle… Bien trop pour ne pas souffrir encore, le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il me semble l’entrevoir ; — pour souffrir plus encore, si je suis déçue par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de mon cœur…

« Ne me raillez pas d’être ainsi… N’espérant plus rien des grands, je vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux, peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection ! Ah ! la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur encore que je ne le supposais…

« J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le prix, mon entière liberté !… J’avais des amis, devenus presque tous des étrangers pour moi, aujourd’hui… Mais alors, je pouvais aller près d’eux un moment distraire mon souci, oublier… Ah ! dépendre des autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse !… Être, et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui demande… A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse… Être, mon Dieu, à peine plus qu’une domestique… »

Ghislaine s’arrêta court… Non, il ne fallait plus qu’elle écrivît… Manquant à toutes ses résolutions, voici qu’elle allait trahir l’intensité de sa détresse, en prendre plus violemment conscience à en parler !

Moins que jamais, il lui était, pourtant, permis de s’abandonner. L’heure du dîner allait sonner. Il lui fallait se garder un visage calme pour paraître parmi ces étrangers qui ne la considéreraient pas comme de leur monde, dont elle devinait, à l’avance, l’indifférente curiosité allant vers elle…

Ah ! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle rester dans sa solitude ! Oh ! être libre, libre ! libre !… Pouvoir, comme autrefois, être triste ou gaie, sans contrainte autre que celle de sa volonté…

Le regret de sa vie passée l’étreignit si violent que des pleurs, soudain, lui brûlèrent les yeux, glissèrent sur son visage malgré sa révolte contre cette faiblesse…

Doucement, sa porte s’entr’ouvrait un peu.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous déranger, mais grand’mère…

C’était la voix de Josette.