....... .......... ...

Une heure plus tard, Ghislaine était là encore, assise auprès du lit où enfin Josette dormait d’un sommeil agité ; et, le regard profond, elle la contemplait, reposant toute frêle avec son air de petite fille, ses cheveux noirs ruisselants sur l’oreiller… Sous les paupières abaissées que les cils ourlaient d’un trait sombre, avaient disparu les yeux qui parlaient avec tant de mystérieuse passion, clos, à cette heure, comme la bouche caressante qui venait de l’appeler du nom de la suprême tendresse : « Maman. »

Et ce nom que Ghislaine s’était entendu donner pour la première fois, résonnait encore en tout son être, y éveillant l’âme que toute femme porte en elle, qui est celle des mères, faite d’amour et de dévouement.

Dans le silence de l’hôtel où tous reposaient, elle songeait et, regardant en elle-même, elle y découvrait que ce soir-là, vraiment, elle venait d’adopter cette enfant étrangère qu’un hasard lui avait confiée… Cela, non pas seulement pour combler le vide affolant de sa propre existence sans but ni attache, mais surtout parce qu’elle souhaitait faire heureuse une enfant esseulée…

Et comme elle se connaissait bien, elle savait que, désormais, chaque jour qui passerait l’attacherait plus étroitement à cette petite fille qu’elle aimerait d’autant plus qu’elle lui aurait été plus dévouée… Elle savait que, sans compter, elle lui donnerait non pas seulement son temps, mais tout ce que l’enfant réclamerait de sa pensée, de son âme, de sa vie enfin qu’elle lui consacrait…

Peut-être, mon Dieu ! elle allait ainsi au-devant de quelque souffrance encore inéprouvée, en abandonnant son cœur à cette enfant qui l’appelait impérieusement à elle… Qui l’appelait… pourquoi ? Surtout parce qu’elle était solitaire, n’ayant près d’elle personne qui pût désaltérer la soif d’aimer, et plus encore d’être aimée ! qui brûlait son jeune cœur.

Mais dans quelques années, — quatre, cinq années au plus, — de fillette, de jeune fille, elle deviendrait femme… Alors elle trouverait la véritable source vive qu’appelait son âme aimante. Elle se marierait, elle serait mère, et telle que Ghislaine la connaissait bien maintenant, — jalousement exclusive, incapable de ne pas s’absorber en une tendresse unique, — elle ne songerait plus guère, sans doute, à désirer ni à réclamer, — toute à son bonheur nouveau, — l’affection qui aurait été la joie de sa jeunesse, mais qui, désormais, serait pour elle, inutile et superflue… Peut-être même, elle s’étonnerait et sourirait d’avoir si follement aimé une étrangère, avec un enthousiasme, une naïveté, une fougue de petite fille…

Oui, tout cela était dans l’ordre fatal des choses, dans l’ordre de la vie qui se raille des promesses, des protestations les plus sincères, qui dénoue, qui brise, comme en un jeu ironique, les liens les plus forts en apparence, ceux que la mort seule semblait pouvoir rompre… Et, sans illusion, Ghislaine le savait, elle que l’expérience avait si durement instruite !…

Un léger frisson la secoua. Pourquoi avait-elle cette clairvoyance sceptique et décevante ? Pourquoi, à l’avance, pressentait-elle le déchirement qu’elle éprouverait à voir se détacher d’elle le cœur de Josette, après qu’elle lui aurait donné une véritable tendresse de mère ?… Pourquoi lui était-il impossible d’oublier que c’était pure chimère d’espérer faire sienne cette petite fille étrangère dont le moindre incident, un simple caprice de Mme de Maulde pouvait la séparer !…

Car celles qui sont seules demeurent seules, quoi qu’elles fassent pour s’attacher les autres, surtout les heureux…