Mais après tout, qu’importait ?… Oui, il se pouvait qu’elle s’illusionnât sur la valeur morale de cette petite fille qui peut-être ne méritait pas l’affection infiniment généreuse qu’elle était prête à lui donner… Oui, c’était folie à elle de chercher un peu de joie dans sa juvénile tendresse… Selon l’égoïste prudence, il était absurde à elle de se laisser ainsi attirer par une enfant qui, plus tard, sans doute, n’aurait guère de place pour elle dans son existence ; pour elle qui devrait alors s’effacer discrètement et disparaître, sa tâche remplie…

Oui, ceux qui se dévouent, reçoivent bien rarement la récompense de leur dévouement et sont quelquefois les plus délaissés, les plus oubliés… Ceux-là même dont l’âme est le plus meurtrie parce qu’ils demandent moins…

Et ensuite ? Par une crainte lâche de souffrir, elle n’était pas femme à refuser de mettre autant de lumière qu’il dépendait d’elle dans une sombre vie d’enfant. Tout le bien qu’elle pourrait faire, tout le bonheur qu’elle pourrait donner à Josette de Moraines, elle était prête à le faire, à le donner, sans retour sur elle-même…

D’ailleurs, comme elle l’avait dit à sa vieille amie, n’espérant rien de son propre avenir, sachant pour avoir beaucoup vécu parmi les hommes, qu’elle n’avait rien à en attendre ; déçue, dédaignée, oubliée par eux, et sans doute parce qu’elle avait vu trop bien de quel alliage est fait leur amour, ne le regrettant pas — ou ne le regrettant plus — de toute son âme désillusionnée, lasse infiniment déjà, elle était prête à vivre seulement du bonheur des autres… Elle à qui la destinée fermait tout espoir de goûter les joies qui illuminent la vie des femmes…

IX

L’été décidément s’achevait. Ghislaine, tout à coup, prenait conscience de cette fuite du temps en regardant les rameaux d’arbre aux feuilles roussies qu’une brise de septembre balançait devant sa fenêtre entr’ouverte. Loin, sous son regard, s’étendaient les bois déjà ombrés des pourpres, des rouilles, des ors de l’automne, qui enveloppaient le château où elle venait de passer l’été avec Josette ; cela, tandis que Mme de Maulde était aux eaux, puis en villégiature chez plusieurs de ses innombrables relations, en attendant qu’elle vînt s’établir dans cette propriété de son gendre pour en faire les honneurs au temps des chasses.

Depuis une semaine, elle était arrivée à Jouventeuil et le jour même, une partie de ses hôtes était attendue. La grande demeure dont Ghislaine avait aimé la solitude avec Josette, était toute vibrante du mouvement des préparatifs de réception, se faisait coquette, parée, fleurie, mise ainsi à l’unisson avec l’humeur et les goûts de la châtelaine. Les hautes pièces, silencieuses depuis des mois, allaient s’animer du bruit des conversations, des rires, du bruissement des robes soyeuses, du heurt des talons sur le bois des parquets, les dalles des longues galeries. Et il en serait ainsi pendant des semaines, les hôtes succédant aux hôtes !

Un involontaire soupir de regret s’échappa des lèvres de Ghislaine. Sauf en sa vraie jeunesse, elle n’avait jamais aimé le monde. Maintenant, elle le redoutait, le sentant à son égard aisément dédaigneux, malveillant ou même hostile ; et tout son courage ne pouvait faire qu’elle n’y souffrît, en toute occasion, de la position qu’elle y occupait désormais.

Cette dernière après-midi de calme, elle eût voulu en retenir les minutes, les ralentir, les faire longues, bien longues…

Et pourtant, l’arrivée de Mme de Maulde avait déjà rompu le charme bienfaisant qu’elle avait trouvé dans sa paisible vie auprès d’une enfant à qui elle se consacrait toute. Que de jours écoulés depuis celui où moralement elle avait adopté Josette ! des jours qui, l’un après l’autre, avaient serré plus fort le lien noué peu à peu entre elle et cette petite fille isolée.