Oui, certes, il lui inspirait une sympathie et une estime qu’elle accordait à bien peu… Oui, cette fière nature d’homme dont les qualités et les défauts s’accusaient violemment, l’intéressait, pétrie de sincérité, d’indépendance, de volonté impérieuse s’adoucissant tout à coup en douceur d’un charme singulier… Oui, il se montrait pour elle le plus dévoué des amis et, de toute évidence, il lui portait un intérêt profond…
Et ensuite ? Elle n’avait nul sens à accorder à ses attentions.
Pas plus qu’elle n’en accordait à celles dont l’entourait, en toute circonstance, M. de Moraines, désireux, disait-il, de lui témoigner un peu de reconnaissance pour le dévouement qu’elle montrait à Josette.
Était-ce uniquement pour cela ?… Eh bien, non, elle ne le croyait pas. Elle était trop femme pour n’avoir pas eu bien vite l’intuition de l’espèce de charme qu’elle exerçait involontairement sur lui ; peut-être, justement, parce qu’il la devinait insaisissable, enfermée dans son infini renoncement à tout espoir. Et maintenant, elle n’en pouvait plus douter, si respectueux qu’il se montrât auprès d’elle, même d’une réserve presque excessive qui le révélait très délicatement conscient des difficultés de sa situation dans cette maison étrangère où les circonstances l’obligeaient à vivre.
Par les innocentes réflexions de Josette, elle s’apercevait que quelque mystérieuse transformation s’opérait en lui. Jamais jusqu’alors, il ne s’était ainsi montré désireux de la présence de sa fille, l’attirant chez lui, sortant avec l’enfant, et presque toujours, alors, la priant elle-même de les accompagner, pour peu qu’il s’agît de quelque promenade où elle pouvait trouver agrément.
Jamais il n’était venu si souvent à l’hôtel de Maulde où, avec une simplicité franche, il saisissait toutes les occasions d’une causerie avec elle, curieux de ses opinions, de ses goûts, de ses idées ; les accueillant avec une attention dont elle était tout ensemble confuse et impatiente, sans pouvoir toutefois s’offenser d’être ainsi recherchée, tant elle l’était discrètement, avec un tact incomparable, un souci constant de lui faire oublier les tristesses et les difficultés de sa vie présente… Souci, tout à l’honneur de cet homme, qu’on lui avait dit être égoïste et frivole, absorbé par l’unique préoccupation de son propre plaisir…
Aujourd’hui, elle savait que cet égoïste était très profondément bon ; que ce frivole était fort intelligent, doué pour goûter, sous toutes leurs formes, les choses d’art dont il était curieux, avec un dilettantisme un peu sceptique… Et si elle l’avait connu en d’autres temps, quand elle était l’indépendante Ghislaine de Vorges, elle ne se fût certes pas dérobée à cette sympathie qui implorait la sienne. Mais elle était chez Mme de Maulde, l’institutrice de Josette de Moraines, seulement l’institutrice ! et elle ne voulait pas l’oublier… Pas plus qu’elle n’eût permis à M. de Moraines de le faire.
A toutes ces choses qui inquiétaient sa pensée, elle réfléchissait en cette mélancolique après-midi d’automne, troublée un peu par l’inconnu de l’avenir qu’elle avait appris à redouter… Soudain, elle releva la tête. Par la fenêtre ouverte, lui arrivait le bruit des sabots d’un cheval heurtant le pavé de la grande cour. Était-ce donc Josette qui, sortie à cheval avec son père, rentrait déjà ? Cependant, il était trois heures et demie seulement…
— Laine, votre fenêtre est ouverte ! Voulez-vous y apparaître un instant, comme la fille du roi ? jeta une voix jeune qui résonnait joyeusement dans l’air encore tiède.
Ghislaine se rapprocha de la croisée. M. de Moraines venait de mettre pied à terre ; mais, devant le perron, Josette était encore à cheval, toute fine dans son amazone, une lueur rose sur son visage menu dont les yeux flambaient. Elle avait dans les bras une énorme gerbe de chèvrefeuille et la souleva vers Ghislaine, tandis qu’une expression d’infinie tendresse adoucissait tout à coup l’éclair des yeux.