Ceux qui se sont mariés là-bas ramènent avec eux leurs jeunes femmes, toutes très distinguées. Il y en a qui travaillent dans des maisons de couture où elles se font, en hiver, des trois francs par jour. Et c’est joli, n’est-ce pas ? une jeune femme qui, par elle-même, en travaillant de huit heures du matin à huit heures du soir, arrive à gagner trois francs ! Ce n’est pas comme dans nos pays où l’on peut tout juste manger des pommes de terre, et boire de l’eau du puits. Et les hommes se retournent au passage des pâles, des jolies Parisiennes qu’ils voudraient sentir ; et les jeunes filles dévisagent les jeunes gens qui arrivent de là-bas. Il y en a qui demandent à un valet de chambre :
— Comme ça doit être intéressant, d’aller au théâtre, de rentrer tard !
— Pour ça, oui, Mademoiselle. Ainsi, le Châtelet, c’est magnifique, ce qu’on y joue !
On leur dit encore :
— Est-ce que c’est vrai, ce que les journaux ont raconté du premier Mai, place de la République ?
Des vieux, qui n’ont pas revu Paris depuis le Second Empire, demandent gravement, la tête branlante, s’il y a quelque chose de changé.
Il y a aussi les touristes. Ils arrivent en voiture, ou tassés dans des autos qui font trop de bruit, et qui sentent le pétrole.
Les Boussard ont, eux aussi, leurs « Parisiens ». La « Glaudine » est une dame importante, — qui n’a pas l’air de se rappeler qu’elle est la sœur de Boussard, — grasse, et qui parle en grasseyant ; elle porte un jupon de soie, des bottines vernies, et un chapeau à fleurs. « Monsieur Glaudine » est un petit homme au visage rasé, aux mains blanches. Eux aussi ont à Paris une belle situation : ils sont valet et femme de chambre, et jamais on ne parle d’eux sans ajouter :
— Pour sûr qu’ils n’ont pas à se tourmenter ! Ils ont du pain assuré pour jusqu’à la fin de leurs jours, et même plus longtemps encore.
Boussard était venu les prendre, au saut de la diligence, dans sa minuscule voiture à âne. Ils s’y tassèrent à trois en plus des paquets et d’une énorme malle. Par amour-propre, l’âne trotta tout le long de la grand’rue et tant que la route qui menait au village fut bordée de maisons ; mais son allure se ralentit dès qu’apparurent les premiers taillis, et bientôt il refusa d’avancer, malgré les coups, autrement qu’au pas. Boussard et monsieur Glaudine descendirent, faisant en sorte de ne pas marcher trop vite, de peur de laisser derrière eux la voiture. La Glaudine, étalée à son aise sur la banquette, exagérait la joie qu’elle éprouvait de revenir au pays.