Lui, en grand seigneur, offrait à Boussard, tout confus, des cigarettes couchées dans un étui.
On les voit tous les Dimanches à la grand’messe, car ils sont très distingués ; il n’y a que les gens de peu qui se moquent de la religion, et monsieur Glaudine ne manque jamais de donner deux sous à la quête. Elle, elle a fait cadeau à Marguerite d’une robe neuve admirable, quoique non ajustée. Les manches sont à la dernière mode, et deux mains rougeaudes en sortent qu’égratignèrent les ronces, les épines. Au-dessus du col de dentelle blanche, se dresse une tête brûlée par le soleil et coiffée d’un chapeau de paille à trente sous, car la tante n’a apporté que la robe. Au sortir de la grand’messe, ils s’arrêtent chez les Panainnin. La Bancale n’a point, elle, de tante qui lui apporte des robes.
On commence à parler du départ d’Augustine, à qui les Glaudine ont trouvé une place à Paris. Augustine ne cache point sa joie : enfin, elle va donc voyager ! On ne la voit presque plus dans les rues : toute la journée, elle travaille à son trousseau. Quinze jours avant son départ, elle sort, du fond de la cave, une vieille malle moisie qui eût peut-être mieux aimé, elle, rester ici, la nettoie, l’essuie. Et les bancales sont faites pour rester dans les petites villes, à porter de pauvres robes : à Paris, tout le monde se moquerait d’elles.
Les Dimanches de Septembre sont venus, avec un peu de brume, le matin, dans les rues et sur les prés. Les feuilles frissonnent continuellement, comme si elles avaient peur de la mort qu’elles sentent rôder ; on ne recherche plus l’ombre qui sort des maisons et des arbres : on se moque du soleil comme d’un vieux qui tremble. Dans les prés sont des bœufs pour qui c’est Dimanche : ils se reposent des fatigues de la semaine, et, comme ils sont loin de l’église, les clochettes des vaches sonnent pour eux.
Les Parisiens, eux aussi, commencent de songer à leurs malles. La grande ville leur a fait signe. Elle leur a écrit :
— J’ai besoin de vous, et vous ne pouvez vous passer de moi. Les petites villes, dès l’automne sont mornes, et chaque jour, dès le crépuscule, sont mortes. C’est alors que je commence à vivre, à resplendir. J’ai des milliers d’yeux qui luisent, qui flamboient à l’heure où, dans des milliers de petits bourgs, on allume, au coin de quelques rues, d’invisibles réverbères. J’ai des milliers de voix qui bruissent lorsque, dans vos bois, on n’entend que siffler le vent. Bien avant de m’avoir retrouvée, vous me reconnaîtrez à l’immense lueur qui, déferlant comme une mer le long de mes boulevards, de mes avenues, va mourir, loin de moi, sur la grève de mes banlieues, ou, montant à l’assaut du ciel nocturne, s’arrête pour m’entourer le front d’une gigantesque auréole. Laissez vos villages avec leurs étangs silencieux, et vos bois avec leurs petits ruisseaux où les merles et les geais criards viennent tremper leurs pattes jaunes et lustrer leurs ailes bleues.
On entend moins d’autos. Les vieilles maisons, qui tremblaient à leur passage, se rassurent peu à peu : elles se disaient bien, aussi, que cela ne pouvait pas durer. Les poules, dans la grand’rue, picorent à leur aise, en dames que l’on a, un instant, dérangées, heureuses de reprendre leurs habitudes. Les jeunes filles rentrent chez elles ; les hommes écoutent disparaître, un à un, les jupons bruissants.
Voici, réunis autour de la diligence, tous les Boussard, tous les Panainnin. Les Glaudine passent au conducteur, qui les empile sous la bâche, des sacs, des caisses, des cartons à chapeaux. Le père Panainnin, qui a posé sur le trottoir étroit sa scie et son carnier, les ramasse, se dépêche d’embrasser sa fille et de partir au bois. Augustine se sent tout de même le cœur gros. Marguerite, hébétée, regarde sa tante. Boussard donne un coup de main au conducteur. La mère Panainnin va de l’un à l’autre. Il n’y a que la Bancale qui pleure.
Ensuite, à cause du brouillard, tous les jours sont un peu des jours des morts. A cause de la rentrée, les rues sont encore plus silencieuses. Quand on passe près de l’école, on entend les petits épeler ensemble l’alphabet, ou une voix qui dicte aux plus grands la donnée d’un problème. On entend aussi tomber des marrons sur le sol durci de la cour. C’est elle, maintenant qu’Augustine est partie, qui fait toutes les commissions. Et, ma foi ! quand elle se souvient des difficultés qu’elle avait à apprendre ses leçons, elle est tentée de sourire de joie. Elle est débarrassée de l’école, comme si elle était une grande fille de quinze ans. Tout autour de la ville, les champs sont déserts. A peine si, dans les prés, quelques bœufs encore font tache. Parfois, à la lisière d’un bois, brusquement un chasseur apparaît : un coup de feu éclate, un peu de fumée se dissipe, va se confondre avec les fumées de l’automne. Et l’on voit des pauvres qui reviennent à la ville ou s’en vont vers leurs villages, portant des fagots de bois mort. Voici venu le temps des veillées, du vent contre les portes, du feu clair sous les marmites noires de suie.