Elle reste des après-midi entières au coin du feu, sous le manteau de la cheminée. Un pâle rayon de soleil n’a pas la force de traverser les rideaux de la fenêtre. Elle sent la présence réelle de l’automne, aux poules qui se hérissent dehors, aux branches des tilleuls qui, fatiguées d’avoir porté des feuilles tout l’été, se secouent, aux capelines des vieilles, aux lourdes casquettes des vieux.
De temps en temps, la mère Panainnin lui dit :
— Marie-Louise, tu vas venir au lavoir avec moi.
Mais c’est seulement lors des lessives importantes pour les gens huppés qui ne regardent pas à salir du linge, ou pour des familles de petits bourgeois riches d’enfants. Il faut, en arrivant, casser la glace, qui, les jours de grand froid, tout de suite se reforme. Elle hésite à tremper ses mains dans l’eau. Elle n’a guère la force de tordre les draps. Les chemises que l’on étend sur la perche sèchent immédiatement : elles deviennent raides, comme empesées. On a beau emporter un fourneau, avec de la braise, sur lequel on garde constamment de l’eau chaude : il n’en faut pas moins tremper ses mains dans l’eau du lavoir. Celles qui ont des engelures, des crevasses, sont bien malheureuses, mais elles ne se plaignent pas. Elles n’ont été créées que pour laver. Les riches ont besoin de linge propre. Il faut des laveuses qui gagnent vingt sous par jour. Sans doute, à ce métier, on met du temps à se faire des rentes ; on n’y arrive même jamais. Seulement, on n’y songe pas.
Le père Panainnin, qui ne va plus au bois à cause de la neige, fait des journées chez les riches. Il fend et scie les bûches qu’il empile ensuite dans les caves. A force d’abattre et de scier du bois, toujours plié, pour ainsi dire, en deux, il se voûte, et marche de plus en plus péniblement. Il rentre manger à midi ; il trouve la soupe qui l’attend, en fumant, sur la table. La Bancale ne lui demande rien. Il n’a rien à lui dire. Le soir, il arrive un peu après le crépuscule. Pour ne pas user inutilement de la bougie, il s’asseoit près du feu ; à la lueur de la flamme dansante, il écosse des haricots, rafistole des paniers usés. C’est un vieil homme de plus en plus taciturne, que l’on ne voit jamais se fâcher ni sourire. Il continue, malgré l’âge et la fatigue, à travailler, parce qu’il faut que les pauvres gagnent leur pain de chaque jour. Il n’a pas de regrets. Il ne dit point :
— J’aurais pu m’arranger d’une autre façon, et maintenant je me reposerais en fumant ma pipe et en buvant la goutte.
Ces vieux-là n’ont jamais voyagé. Ils ne peuvent pas lire les journaux, parce qu’ils ne sont pas allés, jadis, à l’école. Lorsqu’ils voient, sur la couverture violemment illustrée du Supplément du Petit Journal, un homme poignardant une femme dont le sang gicle, ils secouent la tête en murmurant :
— Ah ! Il s’en passe, des drôles d’affaires, à Paris !
Il va rarement à l’auberge, ce café des pauvres, où ils peuvent fumer, cracher par terre, les coudes sur la table, comme chez eux, mais en buvant du vin, eux qui, d’un bout à l’autre de l’année, ne connaissent que le goût de l’eau des puits, ou des sources dans les bois. Les jours d’auberge, il aime dire :
— Aussitôt que j’ai été en âge de gagner ma vie, vers six ans, on m’a mis dans une ferme, à garder les cochons. Maintenant, c’est plus ça. On va en classe jusqu’à des douze ans !