— Ça ne peut pas continuer : il va sûrement faire de l’orage cette nuit !
Elle se sent, là, dépaysée. Ces maisons, qu’elle connaît pourtant, lui sont hostiles. Elle se demande ce qu’il y a dans les armoires, si les placards ont trois rayons. Le linge, les rideaux des lits n’ont pas la même odeur que chez elle. On s’en revient par des ruelles désertes et chaudes. Il lui semble que les coqs ne chantent pas comme les jours de semaine. Elle aperçoit la place de l’Hôtel-de-Ville. Leurs devantures ouvertes, les commerçants sont assis, sur le trottoir étroit, à l’ombre. Des enfants jouent. Elle entend des rires et des cris. Elle voudrait les rejoindre, mais elle n’ose pas : elle est pauvre. Ils se moqueraient d’elle, à cause de sa jambe. On passe devant des maisons où les carreaux sont cirés et vernis : beaux tapis, fauteuils rouges, carrés de dentelle blanche sur les édredons.
Les jours d’orage, le ciel jaunit, pareil au couvercle d’une immense casserole de cuivre. L’air doit être si épais, si lourd, que les poules, ouvrant le bec le plus qu’elles peuvent, respirent comme si elles avalaient d’énormes vers. Dans le quartier, c’est presque de l’épouvante. En hâte, des femmes rentrent, le tablier à peine gonflé de l’herbe qu’elles commençaient à ramasser dans leurs champs. Madame Leprun dit :
— Je crois que nous allons avoir « une orage » comme il y a longtemps qu’on n’en a vu de pareille.
Et la mère Boussard fait deux pas dans la rue, regarde, les mains sur les hanches, le clocher, et dit :
— Pour sûr ! Le « poulet » est tourné en plein vers le midi.
Elle se tient debout sur le pas de la porte, avec Augustine, son aînée. La mère Panainnin est au lavoir, à l’abri sous l’auvent de tuiles. Des nuages arrivent de l’horizon. Une étrange clarté se répand : on croirait regarder le paysage à travers un verre jaune. Puis voici le premier coup de vent, qui brûle. D’autres lui succèdent qui, peu à peu, fraîchissent. Les feuilles ne cessent plus de frissonner. Les sapins font un bruit effrayant. Des volets battent. Des portes s’ouvrent : la poussière entre dans les maisons. Il va faire nuit. Des bougies, des lampes, à trois heures de l’après-midi, s’allument.
— Je crois qu’il est temps de rentrer ! dit Augustine. Elle qui ne va jamais à la messe, elle tire, du fond de l’armoire, une vieille bougie bénite, va et vient. La Bancale reste assise près du lit, derrière les rideaux. Elle a peur de l’orage. Si la foudre venait à tomber sur la maison, ce serait du joli ! Elle pense à ce qu’il faudrait faire tout de suite : sauver le linge, les meubles. Le premier coup, sec, claque. Augustine dit :
— Ça n’a pas dû tomber loin d’ici !
Ce n’est que le commencement. De larges gouttes de pluie s’écrasent dans la poussière. On les entend. Puis c’est un brusque déluge. Les éclairs, les détonations redoutables se multiplient. Elle envie le sort des bêtes des bois qui peuvent se réfugier sous terre. Elle voudrait pouvoir se fourrer dans un trou de souris.