Il regardait à droite, à gauche. Il traversa posément, — parce qu’il n’y avait encore ni voiture, ni omnibus, — pour montrer à l’univers entier qu’il avait l’habitude de Paris.
Un café Biard. Deux ouvriers boivent le vin blanc et parlent d’un accident survenu hier soir rue Amelot.
— Un café ! demande Vaneau. S’il s’écoutait il dirait :
— Madame, voulez-vous me servir un café ?
Mais bien qu’il lui en coûte, il n’ose pas être timide cette fois suivant son naturel. Il commande un café, sèchement, en s’efforçant d’affermir sa voix. A Paris il ne faudrait jamais trembler.
Dans une corbeille des croissants sont entassés mais il ignore si l’on peut en prendre… Un des ouvriers étend le bras et se sert… Vaneau affecte de n’avoir pas vu le geste, regardant les petits carreaux verts des mosaïques où des femmes aux cheveux flottants, en robes blanches et bleues, tiennent sur des soucoupes roses des tasses fumantes. Il attend une minute puis, l’air dégagé de tout souci vulgaire, étend à son tour le bras pour prendre un croissant… On commente l’accident… Il écoute, heureux d’être enfin à Paris, au centre du monde. Désormais lorsqu’il lira dans un journal : le crime de la place du Tertre ou le vol de la rue des Pyrénées, il pourra se dire :
« Tiens ? Avant-hier j’ai passé là ! »
Ou bien :
« Je connais quelqu’un qui habite cette maison. »
Est-ce qu’en province il arrive jamais quelque chose ? Les vols s’y réduisent à quelques poignées de haricots verts que l’on s’approprie la nuit dans les jardins. De temps en temps une poule, un lapin disparaissent. Tout s’y résume en disputes entre voisines, en algarades sans importance ; les crimes n’y sont que des crimes de village.