— Oui. Tu comprends, Louis ? Ton oncle va tous les matins en personne faire ses achats aux Halles, parce que tout y est meilleur. C’est que nous avons une clientèle choisie de vieux employés, et qui préfèrent payer un peu plus cher pour avoir meilleur. Ton oncle choisit lui-même sa viande… Maintenant je vais te montrer ta chambre.
C’est un cabinet noir compris entre la salle, la cuisine, le corridor de la maison et le mur de l’escalier, et meublé d’une armoire, d’un canapé, d’une table. Derrière un rideau sont dissimulés deux hauts coffres en bois blanc.
Enfin voici la cousine Jeanne. Elle aussi est habillée. Elle est fraîche et sent bon. Vaneau l’embrasse sur les deux joues.
— Tu vois, Jeanne. Je lui montre sa chambre. Nous mettrons sa malle au grenier. A propos où est-elle ?
— Elle me suit à petites journées. J’ai dans ma valise tout ce qu’il me faut. Il ne me manque que des draps.
— Jeanne, tu lui en descendras une paire… Si tu veux faire ta toilette, nous avons mis cette petite table dans le coin. Là-haut nous ne nous en servions pas.
Ils occupent, dans la maison même, l’appartement du cinquième.
— Si tu as besoin de quelque chose, tu n’auras qu’à ouvrir la porte de la cuisine. Tandis que Jeanne fait les menus, je prépare le déjeuner.
Vaneau est heureux. Il n’a jamais eu de « coin » à lui, ayant passé brusquement des salles d’étude et des dortoirs aux chambrées qu’encombrent les lits. Ce cabinet le satisfait pleinement. Beaucoup de jeunes gens entrent à Paris avec leur situation dans la poche. Ils s’en vont au Quartier Latin où la vie est agréable à cause des cafés, des brasseries et des tavernes où l’on peut s’asseoir près de jolies femmes qui ne demandent qu’à rire, et du Luxembourg qui est pour Paris aussi vaste que la campagne ; où la vie est facile grâce aux deux ou trois cents francs que jamais, au commencement du mois, la famille n’oublie d’envoyer, et passionnante lorsque dans la solitude d’une chambre on a toutes ses heures pour lire, rêver, écrire.
D’autres, un beau matin, quittent une chaumière et viennent au hasard y tenter la fortune. Dans les grands magasins ils apprennent à sourire aux belles clientes, même aux vieilles femmes qui ne trouvent jamais rien à leur goût. Ils passent leur vie à courir d’un rayon à l’autre ; ils ne rentrent chez eux que pour se coucher et ne se lèvent que pour aller travailler. Mais ils n’ont pas d’autre but que de dépenser moins d’argent qu’ils n’en gagnent. Ils ont apporté à Paris l’esprit d’économie de leur village.