Et les indépendants ! Et les réfractaires ! Eux-mêmes ne se font pas faute de nous raconter jour par jour leurs années de misère dans des greniers qui vraiment ne font point partie des maisons ; nous connaissons leur pain vieux, leur fromage durci, leurs courses en bottines percées. On ne saurait jamais payer trop cher son indépendance.
C’est comme eux que Vaneau, encore inexpérimenté et pour longtemps naïf, voudrait vivre. Mais on ne lui eût pas donné l’argent du voyage. Il ne faut point de départs pour l’inconnu. On se raconte, dans les petites villes, que des légions de bacheliers, de licenciés, à Paris meurent de faim. C’est comme eux qu’il voudrait vivre, puisque le Quartier Latin avec les trois cents francs par mois de la famille n’est pas pour lui. Peut-être eût-il mieux valu qu’il partît comme ceux à qui la vie d’un grand magasin suffira. N’est-ce pas dommage qu’à l’école des Frères il ait appris tout ce qu’il a voulu ?
Plusieurs fois il se trempe la tête dans la cuvette. Il pousse sous le canapé sa valise fermée à clef. Vers huit heures on se met à table. Il voudrait déjà être dehors, dans les rues de ce Paris qu’il ignore. Ce déjeuner n’en finit pas, au gré de son impatience. On lui demande beaucoup de détails qu’il ne peut se refuser à donner. On lui répète :
— Tu peux être tranquille. Nous connaissons beaucoup de monde.
Il se lève, en allumant une cigarette.
— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
— Un tour… par là…
C’est ainsi qu’il renseignait sa mère lorsque, partant pour le petit bois tout proche, elle lui demandait :
— Où est-ce que tu t’en vas donc encore ?
Du chemin qui conduisait à ce bois il connaissait tous les accidents. Même aveugle pour s’y diriger il n’aurait pas eu besoin de bâton.