— Fais bien attention de ne pas t’égarer !
Cette recommandation superflue le choque. Il vient sans broncher de traverser la moitié de Paris, et on lui dit !… C’est un peu fort qu’après un pareil exploit, dont il reste lui-même étonné, on le prenne encore pour un provincial !… Il a envie de répondre que… Mais il se contente de dire :
— Oh ! je n’irai pas loin ! Je ne m’écarterai pas des boulevards !
VI
Pourtant Vaneau s’éloigne des boulevards ; il se dirige vers Montmartre, et c’est à peine si de l’entrée de la rue Laffitte il aperçoit le fameux dôme blanc qu’entourent de légers brouillards. Mais il ne se précipite point. Il marche posément, avec des envies de s’arrêter aux devantures où sont des tableaux, des livres qui ne demandent qu’à être regardés ; derrière les livres et les tableaux il y a, de quelque nom que l’on veuille les ennoblir, le marchand et la marchande qui ne demandent qu’à vous voir entrer cherchant votre porte-monnaie. Mais Vaneau n’est pas riche.
Il croise des jeunes filles qui ne ressemblent pas à celles que jusqu’à présent il a vues. Elles parlent, elles rient très fort et sont aussi bien mises, aussi importantes que de grandes dames. Vaneau devine cependant qu’à cette heure elles vont travailler, mais ce doit être uniquement pour se distraire. Il y en a qui s’en vont toutes seules en lisant un feuilleton. Il se dit :
— C’est très bien ! Sans doute ce n’est qu’un feuilleton, mais elles lisent. Vraiment toutes ces jeunes filles ont des âmes d’artistes et sont éprises comme moi de littérature.
Il voudrait leur dire :
— Vous êtes depuis longtemps la lumière de mes rêves. Je n’ai guère plus de vingt ans. Je veux devenir célèbre, ô jeunes filles, pour que vous m’aimiez.
Mais elles passent et Vaneau continue son chemin.