Il y a aussi des jeunes gens, vêtus de noir, qui, l’air sérieux, se dirigent vers des bureaux en mangeant leur croissant. Vaneau ne doute pas que leur besogne n’y soit compliquée. Ce sont des Parisiens, donc tous d’une intelligence supérieure. A songer que demain il devra travailler comme eux, il éprouve quelque inquiétude. Mais qu’importe demain ! Aujourd’hui mérite d’être vécu.

Vaneau débarque à Paris comme avant lui Rastignac, les Lorrains de Barrès, le Petit Chose. Mais qu’il en diffère ! Il ne songe pas à se jeter dans le gouffre ouvert par Balzac : il ne connaît point de Mme de Beauséant qui lui ouvre les portes des salons. Son activité ne fut point par Bouteiller orientée vers la politique : il s’est développé par lui-même. Aussi pauvre que le Petit Chose, il n’aura pas comme lui de mère Jacques qui travaille pour deux. Il ne pourra point en écoutant les angélus de Saint-Germain-des-Prés écrire des vers : il sera tout à la fois le Petit Chose et la mère Jacques. Mais il travaillera. Il se sent robuste. La légende du Chat-Noir le ravit d’aise. A lui qui depuis longtemps la voit dans ses rêves, la Butte apparaît comme un terrier percé d’innombrables trous où gîtent de fameux lapins, des « artistes » à pantalons bouffants, à cravates noires, à chapeaux pointus. Ils ne vivent que pour l’Art dont ils discutent continuellement, soit en prenant des bocks et des absinthes, soit quand ils s’en vont par bandes galoper dans les bois de Clamart, s’asseoir près des étangs de Ville-d’Avray, manger des fritures au bord de la Seine. Vaneau les voit à travers Mürger et Manette Salomon.

Il n’arrive pas en fondateur d’école. Il n’apporte pas, pliées entre deux douzaines de mouchoirs, de théories nouvelles qui doivent bouleverser le monde. Tout en montant la rue des Martyrs, il soliloque :

— Si j’avais, à ma droite ou à ma gauche, un peintre qui pour la postérité m’exposât ses idées sur la peinture, tandis que je parlerais littérature !… Mais ce serait un chapitre de roman, non une page de vie. Il est exact que j’arrive à Paris un matin de Septembre, seul, plus inaperçu encore que dans les bois qui entourent ma ville natale. Je soliloque, — je le sais et il est inutile de me le faire remarquer, — comme Durtal sous les feuillages de cette forêt de pierre qu’est la cathédrale de Chartres. Mais est-ce ma faute ? Je ne demanderais pas mieux que de parler très haut pour qu’on m’entendît. Car je viens ici pour tâcher de construire, sur ce terrain déjà si encombré, ma bicoque dont j’ai à peine jeté les premières fondations. J’aperçois des palais, des maisons bourgeoises, des villas sous la verdure, des fermes, de petites maisons semblables à celles de ma petite ville. Or tout cela est étiqueté, conservé, gardé, défendu par les critiques. Pourtant je vois, tombant en ruines, des demeures jadis fastueuses que personne ne visite plus. Que j’aille, ici, cueillir en passant un brin de chèvrefeuille, ou respirer même de loin, une rose ; que je ramasse là quelque branche morte ou une pomme tombée sur le chemin ; que je fasse le geste de mettre dans ma poche une ardoise ou un morceau de marbre brisé, tout de suite l’on me criera :

— Hé, l’ami ! Que faites-vous donc ?

Je me bâtirai ma bicoque comme je pourrai, avec des débris de zinc, des tuyaux de poêle que j’irai ramasser dans les coins vierges, s’il en reste, de Paris, avec de la glaise et des pierres que je déterrerai dans quelque carrière ignorée de province.

Vaneau a traversé un boulevard. Il monte maintenant les marches d’un escalier qui n’en finit pas. Et voici brusquement tout Paris encore couvert de brume à ses pieds.

Attention, mon ami Vaneau ! Tu vas pénétrer si tu n’y prends garde dans les propriétés réservées. Tu ne t’imagines pas, je pense, être le premier à regarder, de cette altitude, Paris ? Tu ne vas point nous offrir comme régal nouveau des tartines sur la multitude d’êtres assemblés là, qui souffrent, rient, s’agitent et meurent, l’antithèse entre Notre-Dame et la tour Eiffel, entre les doux appels des cloches et les cris rauques des sirènes. Rastignac, quand il lança son défi, ne posait pas pour la galerie et les morts du Père-Lachaise n’ont pas souri. Mais toi, essaie un peu de prononcer pour ton compte ces trois syllabes :

— A nous deux !

Paris n’entendra pas. Mais s’il t’entendait il éclaterait de rire. Tu veux être quelqu’un. Et tu n’es rien, qu’un jeune homme inconnu en qui s’agitent des forces obscures que tu ne peux diriger. Tu es quelqu’un, mais sur qui pèsent des années de servitude et d’humiliations. Que peux-tu dire à la grande ville ? Que veux-tu trouver aujourd’hui de nouveau ? Sans doute elle est tout entière à tes pieds, mais c’est une façon de parler. Elle a l’air plutôt de te dire :