— Descends donc un peu et tu verras !

Voici qu’elle s’étire de son sommeil, qu’elle se découvre. Des monuments, comme fatigués de dormir, surgissent de terre d’un coup de reins. Un rayon de lumière tombe sur leurs vitraux luisants comme des yeux de fauves qui te guetteraient du fond de la brousse. La brume se retire peu à peu comme les flots de la mer au reflux chassée par le soleil. Elle te laisse voir debout, enracinés dans la grève, des quartiers énormes de rochers qui sont des maisons. Des églises émergent dont tu ne sais même pas les noms : tu ne reconnais que Notre-Dame et Saint-Sulpice. Tu reconnais aussi la tour Eiffel. Tout le reste est un fouillis de cheminées, d’ardoises et de zinc, de fenêtres. Il te semble, tant les maisons se pressent les unes contre les autres, que tu pourrais traverser Paris en marchant sur les toits. La brume n’est pas encore arrivée au bout de l’horizon. Il te semble que Paris n’a pas de fin, qu’il va comme cela jusqu’au bout du monde. Aussi loin que tu puisses voir ce sont toujours des maisons que tu ne distingues plus qu’à peine. Pourtant, regarde. Là-bas, sur ta gauche, ces îlots de verdure que n’a point submergés la houle des pierres ni des ardoises : ce sont les Buttes-Chaumont et le Père-Lachaise d’où Rastignac, près d’un siècle avant toi, découvrit la grande ville. Trois millions d’êtres humains grouillent à tes pieds en une cohue où bientôt il te faudra jouer des coudes. Il ne t’en arrive qu’un bruissement confus, comme de crabes qui remuent sur le sable. La trompette de l’Archange sonnant au-dessus de cette vallée ne leur ferait point lever la tête, absorbés qu’ils sont par leurs soucis quotidiens. Tu en aperçois quelques-uns, gros comme des fourmis qui cherchent une brindille, une paille, un grain de blé, mais tu ne les vois pas tous. Il y en a dans les églises et dans les casernes, dans les couvents et dans les lycées, dans les rues et dans les égouts, dans les grands magasins et dans les petites boutiques, dans les banques et à l’Université, dans les ateliers de couture et dans les cafés, dans les hôtels de Passy et d’Auteuil et dans les mansardes, sur les berges de la Seine et sous les ponts et jusque sur les toits. Ils sortent de partout. Par toutes les portes de toutes les maisons c’est un flot humain qui se répand, toujours égal, mais que creuse parfois le souffle des émeutes. Il y en a qui, comme toi, sont venus d’un pays où il eût été pour eux meilleur de vivre à l’ombre des chênes, sur les bords d’un étang fréquenté par les paisibles poules d’eau. Ils y retournent la nuit au gré de leurs rêves et ne se réveillent qu’en soupirant. De pauvres femmes se lamentent dans les cours, tandis que les coupés électriques glissent le long des avenues, accompagnés du frisson des platanes poussiéreux. Et c’est tout cela que tu veux conquérir ? Vaneau, mon ami, prends garde ! Tu exagères ! Redescends vers Paris.

Vaneau descend, ni mélancolique, ni enthousiasmé, simplement heureux. Il fume cigarette sur cigarette. Demain il faudra se réduire, mais cette matinée de Septembre vaut d’être pleinement vécue. Boulevard Rochechouart, — il va bientôt être onze heures, — il pénètre dans un café, demande un « Pernod sucre ». Le sucre posé sur la cuiller, il l’arrose de quelques gouttes d’eau. Il songe :

— Je me souviens d’absinthes semblables prises dans des cafés de cette sous-préfecture où, lorsque je parvenais à m’évader de la caserne, le train qui s’arrêtait fatigué m’obligeait à errer deux heures durant. Il faut avoir sué au cours de marches et de manœuvres sur des routes où les arbres trop savamment espacés ne dispensent qu’une ombre rare ; il faut avoir après de prétendus repas absorbés à la hâte sur des coins de tables puantes encore de cire et de cirage défilé des gardes à dix heures du matin, sous un soleil qui dénonce, impitoyable, aux fureurs d’un adjudant de semaine le moindre trou sur les bretelles de suspension et les cartouchières, pour savourer le bonheur d’être assis tout seul dans un café silencieux quoique sur une banquette dont le cuir usé, mourant, laisse à plusieurs endroits à la fois s’échapper son âme de crin. Mais aujourd’hui cette paix, cette tranquillité de jadis me pèsent. Les mouches seules étaient vivantes. En province les toits sont posés sur les maisons comme des éteignoirs : sous eux les enthousiasmes vite étouffés meurent. Et les guêpes inutilement se cassent la tête contre les vitres.

On peut se rendre compte qu’il commence à divaguer. Est-ce l’effet de la nuit blanche, de l’arrivée à Paris, des premières gorgées d’absinthe ?

— Oui. J’ai lu des tas de romans archifaux. Je dois m’avouer à moi-même que j’ignore si j’en écrirai jamais un, et s’il sera meilleur. Mais j’espère qu’à quarante ans, si Dieu me prête vie, j’écrirai mieux, ou plus du tout. Ils taillent leurs personnages comme les gamins leurs bonshommes de neige : à coups de pelle. Les épaules, les jambes sont vaguement indiquées, et la tête fait une de ces têtes !… Les joyeux ajoutent une pipe ; les lugubres creusent les yeux, allument sous le crâne une chandelle. Mais qu’il y ait du feu dans la pipe, et laissez faire la chandelle : en même temps que le visage rudimentaire, le bonhomme s’en ira vite. Il n’y a pas besoin d’attendre le soleil.

De temps à autre Vaneau regarde dehors. Il espère voir des files d’artistes, mais rien, que des tombereaux, des fiacres et des tramways. Des femmes mal peignées se rendent au marché ; des bonnes, dès le matin coiffées, passent avec des filets et des paniers. Vaneau invoque mentalement le Dieu de Hugo :

Modérateur des sauts de l’anse du panier.

D’artistes, point. Sans doute ils travaillent.

— Chercher à quelle date, songe-t-il, donc à quel âge un tel a écrit son chef-d’œuvre, pour se dire : « Oh ! j’ai encore huit mois pour faire l’équivalent ! » Et puis, que m’importe ! J’ai moi aussi de l’infini sur la planche ! J’ai l’avenir à ma disposition.