Oui. Songe toujours. Mais pas d’illusions ! Attends un peu, et tu verras. C’est toi qui es à la disposition de l’avenir. Si tu te laisses entamer par la vie quotidienne, tu es perdu. Il te faudra continuellement te ressaisir, rentrer en toi-même, et de l’intérieur recimenter la petite tour du haut de laquelle tu regarderas. Ce premier contact avec Paris t’enfièvre. Tu ne doutes plus ce matin de personne, ni de toi-même. Tu arrives d’une bourgade inconnue où tu marchais dans les derniers ; ici tout de suite tu seras classé parmi les premiers, le premier peut-être comme autrefois à l’école des Frères ? Tu vas laisser tomber, comme un vieux manteau, de tes épaules, plus de vingt années de soumission ? Tu vas cesser de trembler pour te dresser tout droit, d’hésiter pour affirmer ? C’est bien ce que tu penses, n’est-ce pas, confusément ? Aujourd’hui tu ne doutes de rien. Demain tu hésiteras. Bientôt tu reculeras peut-être.
DEUXIÈME PARTIE
I
Tout de suite Vaneau se perdit dans des formules inutilement barbares. A tâcher de s’y retrouver il gagnait cinquante francs par mois. Avec lui deux saute-ruisseau qui n’avaient pas à eux deux trente ans, faisaient de leurs droites malhabiles les copies de peu d’importance en essayant de gâcher le moins possible de ce précieux papier timbré. C’étaient des gamins de Paris que l’on voit, dès qu’ils sortent de la première enfance, coiffés de melons, vêtus de pantalons et de vestons noirs jamais faits sur mesure, courir pour rattraper des tramways, des autos en marche, et s’y installer, mais à l’arrière, jambes pendantes et bras tendus, où contrôleur ni chauffeur ne s’aviseront de les trouver. On n’a pas assez d’argent pour les envoyer à l’école jusqu’à dix-huit ans. Il faut tout de suite qu’ils apprennent à gagner leur vie.
L’expéditionnaire, petit homme chauve, beaucoup plus vieux à lui seul que les deux gamins réunis, venait par le bateau d’Alfortville, apportant son déjeuner dans un sac de cuir. C’était un des innombrables employés auxquels une femme et des enfants interdisent de vivre à Paris dans des logements étroits, et qui ne seront jamais assez riches pour pouvoir se payer leurs aises dans des appartements de douze cents francs. La banlieue avec son fleuve ou ses rivières, avec ses maisons à jardins du terreau desquels jaillissent des arbustes, les attire. Elle leur promet des dimanches paisibles, malgré les balançoires des guinguettes et les orgues des manèges de chevaux de bois : dès le matin ils peuvent sortir en savates, en chemise de nuit. Il suffit de quelques pas pour marcher sur de l’herbe ; de faire la dépense d’une ligne et de beaucoup d’asticots pour prendre de temps en temps une maigre friture, mais bien plus savoureuse que s’il avait fallu l’acheter. Ici toute la semaine les enfants respirent meilleur air que dans les squares de Paris où la foule se presse, où chaque banc a ses clients attitrés.
Le deuxième clerc, jeune homme riche, offrait des cigarettes toutes faites, et, toutes les trois minutes, hystérique, se frappait la poitrine d’un violent coup de poing comme un pécheur repentant. Il vivait avec sa famille à Meulan, dans une villa qui gardait grâce à ses fondations son équilibre sur le flanc d’un joli coteau vert au pied duquel s’attarde indolente et bleue la Seine.
Quant au premier clerc, imberbe, avec de longs cheveux formant touffe sur la nuque, il se faisait, affirmait-il, des mois de cinq cents francs alors qu’il entrait à peine dans sa vingt-cinquième année. Parisien de naissance il avait l’habitude des rues, des cafés et des théâtres. Sa ville natale n’avait pas de secrets pour lui.
Vaneau ne connaissait point la procédure. Ses cinquante francs devaient servir à payer sa pension. Il aurait comme argent de poche l’unique louis mensuel que sa famille avait promis de lui envoyer pendant quelque temps. Il faudrait songer au tabac, au blanchissage. Pourtant il ne se tourmentait pas. Il savait que les hautes situations n’étaient pas faites pour lui. Et son oncle ne lui répétait-il pas :
— Tu n’es là qu’en attendant que nous te trouvions mieux.
L’essentiel était qu’il eût de nouveau le pied à l’étrier, qu’il fût à Paris. Il y a des maisons — avec des recommandations on finit par y entrer, — où l’on gagne jusques à quatre francs par journée de travail. A la fin du mois cela fait un chiffre tout rond de cent francs. Mais Vaneau souriait de pitié, car il croyait que ces vers ébauchés qu’il recopiait tels quels sans les corriger, ces quelques nouvelles dont il avait vaguement conçu le plan, ces romans dont il avait juste les titres lui ouvriraient tout de suite des portes. Il suffisait de quelques mois de patience. Mais il ne faisait que se répéter une expression consacrée. A la rigueur une porte pourrait s’ouvrir sur un somptueux cabinet de travail où un monsieur décoré ferait asseoir Vaneau dans un fauteuil de cuir et lui dirait à peu près ceci :