La cousine de Vaneau était une jeune personne vive et brune. Il se souvenait d’avoir avec elle joué dans un champ sous un châtaignier, une année qu’elle était venue passer deux mois de vacances chez leurs communs grands-parents. Il fallait faire attention avant de s’asseoir ; à défaut de l’éteule des châtaignes précocement tombées piquaient de tous les vigoureux piquants de leur écorce. Gamin il avait eu pour elle un amour silencieux. Elle ne ressemblait pas aux filles de son pays vêtues d’étoffes rudes et chaussées de sabots. Elle était bien habillée, sentait bon. Maintenant il lui en voulait de l’avoir aimée. Il la trouvait trop pratique, trop sérieuse. La belle occupation en vérité pour une jeune fille de Paris, que de rédiger des menus, de rendre la monnaie à la caisse en souriant à tout le monde, surtout aux jeunes gens ! Car il commençait, croyait-il, à connaître Paris. Toutes les jeunes filles étaient rieuses qu’il croisait dans les rues ; chacune d’elles ne pouvait point ne pas être une Musette, une Mimi-Pinson. Elles devaient aimer les fleurs, les dîners sous des tonnelles quand le crépuscule tombe sur la banlieue, les longs dialogues sentimentaux. La nuit venue, des femmes dont beaucoup étaient ou paraissaient jolies pirouettaient ou marchaient indolentes avec le besoin d’être suivies. Pour s’en aller avec l’une d’elles, — dans un appartement superbe, il n’en doutait pas, où brûlaient de rares parfums, — Vaneau eût donné la moitié de sa vie. Mais petite ouvrière ou belle madame il n’aurait jamais osé les aborder : comment s’y prend-on à Paris ? Ou bien encore à le voir, elles eussent continué de pouffer de rire, ou dédaigneuses auraient haussé les épaules. Pourtant les unes et les autres il ne pouvait s’empêcher de les suivre ou de les frôler. Il espérait on ne sait quoi contre toute espérance : que par exemple l’une d’elles s’éprît de lui brusquement. Mais aussitôt Vaneau se souvenait qu’il manquait trop de cette assurance qui fait que l’on relève en crocs sa moustache.

Indifférentes, moqueuses ou dédaigneuses, il les préférait à cette petite bourgeoise de cousine, comme il l’appelait au fond de lui-même, toujours tirée à quatre épingles et dont tous les sourires étaient de commande. Jamais Vaneau ne s’était entretenu plus d’une minute avec une jeune fille, avec une jeune femme. Débordant de lyrisme inemployé il lui semblait que tout de suite les exclamations les plus folles, les images les plus désordonnées se presseraient sur ses lèvres pour exalter, étourdir et enivrer la très chère. Ce n’était pas sur ce ton qu’il aurait pu parler à sa cousine.

Les jours se succédaient. Chacun d’eux était beau à cause de cette sorte de fièvre dont palpitent ceux qui peu à peu prennent contact avec Paris. Il ne s’agissait pas de travail dans la solitude, sous le regard de la lampe. Cela ne le gênait pas encore de ne pas avoir à proprement parler de chambre à lui ; le cabinet où il couchait sur un canapé servait aux clients importants de cabinet de débarras où poser cannes, parapluies, pardessus ; il n’y pouvait installer à demeure faute de place ni encrier ni livres. Il s’agissait seulement de s’habituer à respirer l’air de Paris et à marcher dans les rues sans se demander s’il ne s’égarait pas.

La grande ville était pour lui plus vaste que le désert. Le long des boulevards, au tournant d’une rue, des hommes se rencontrent sans l’avoir fait exprès, se reconnaissent, se serrent la main. L’un deux fait demi-tour et ils s’en vont ensemble au café. Vaneau, lui, aurait pu marcher toute une année dans Paris sans rencontrer quelqu’un qui l’arrêtât pour lui serrer la main. Comme il n’avait que vingt-deux ans son oncle et sa tante l’accablaient du poids de leur expérience. Il n’avait pas avec eux de longues conversations. Il donnait cinquante francs pour sa nourriture et pour sa chambre : on le lui faisait sentir ; il tâchait de ne pas tenir trop de place et de ne pas manger comme un glouton. Il promena sa solitude et sa tristesse dans l’automne.

II

Comme le jour de son arrivée il s’éloigna des grands boulevards qui se ressemblent en toute saison. A grands pas le col de son pardessus relevé, les mains dans les poches, il montait vers Montmartre dans l’ombre, dans la brume qui est la respiration de l’automne. Là-haut devant le Sacré-Cœur, le vent soufflait si fort que Vaneau s’étonnait presque qu’il n’éteignît point toutes les lumières ; car il pensait aux vieux réverbères de chez lui qui ne peuvent résister à la moindre rafale. Il eût été heureux que la nuit complète se fît sur Paris. Chacune de ces lumières derrière les fenêtres était le point autour duquel des vies humaines allaient jusqu’au bon sommeil se reposer. Vaneau n’avait pas de lampe à lui. Dans la nuit il songeait :

— Je ne suis pas exigeant. Plus tard, une mansarde me suffira, percée d’une fenêtre ou d’une simple lucarne ; j’y serai bien pour entendre tomber la pluie et passer le vent. J’y vivrai ma vie et je n’abaisserai point mes regards vers les étages inférieurs où les jeunes filles riches jouent du piano.

Il y a de ces contradictions dans l’âme de Vaneau. Tantôt il pense à quelque puissant protecteur qui le sortira d’un seul coup de l’obscurité ; tantôt il ne peut se concevoir que travaillant tard dans la nuit loin des vains bruits des réjouissances publiques, en quelque chambre juchée au dernier étage d’une maison.

D’autres soirs il s’enfonçait dans des quartiers pas très éloignés du centre de Paris où tout était nouveau pour lui. Les maisons de chaque côté des rues se rapprochaient tellement qu’elles réduisaient les rues à n’être plus que des ruelles. Mais il y faisait doux ; on y sentait à peine le vent. De grosses barres de fer qu’il eût fallu des heures pour limer protégeaient contre les attaques nocturnes des intérieurs de gargotes peintes en rouge. De vieux paletots étaient pendus par le col au fond de boutiques obscures où fumait une lampe sans abat-jour. Il respirait des odeurs de pommes de terre frites, de châtaignes grillées. Çà et là des devantures de bars éclataient de lumières. Debout devant le zinc bosselé des hommes secouaient à coups de cuiller dans des verres épais des absinthes trop vertes. Parfois un omnibus qui connaissait son chemin roulait sur les pavés inégaux. Des femmes, des hommes sortant d’ateliers où les journées paraissent longues se précipitaient hors du quartier de leur travail pour gagner à pied un quartier semblable où les attendaient la soupe et le sommeil.