Les après-midi des dimanches étaient d’une hautaine mélancolie. Vaneau s’en allait d’abord libre, fier, avec une âme qui claquait comme un drapeau le jour du départ pour la victoire. Ce n’étaient plus les deux courtes heures d’un soir de semaine. Il avait à ses ordres une journée entière. Tout seul il marchait à la rencontre de l’aventure.
Elle pouvait être partout à la fois. Il eût voulu se trouver en même temps sur plusieurs points de Paris. Car s’il se souvenait de tournants de rues, de passages obscurs où il avait aperçu de belles filles, il voyait au même instant une jolie femme, — peut-être une jeune ouvrière, qui lourde de sa propre solitude marchait elle aussi sans doute à la rencontre de l’aventure. Il la rattrapait, ralentissait le pas au moment de la dépasser, mais n’osait point si peu que ce fût se retourner pour la dévisager de biais ; il eût fallu qu’elle-même le hélât ou le retînt par la manche de son pardessus.
Ce n’était pas seulement par les rues qu’il la cherchait. Il pouvait la trouver à Notre-Dame, dans l’ombre des nefs où il errait, les mains derrière le dos, tressaillant lorsque le Psalmiste demandait aux montagnes : « Pourquoi avez-vous bondi comme des béliers ? » et aux collines : « Et vous, comme les agneaux fils des brebis ? » Il regardait les grandes orgues suspendues entre ciel et terre. Leurs tuyaux d’étain luisants étaient rangés comme une armée en ordre de bataille. Aux vêpres de Noël, quand un pâle soleil filtrant à travers la grande rosace s’enrichissait de teintes multicolores ou qu’il faisait tout à fait sombre, c’étaient de vieux airs que jouaient flûtes et nasard :
Nous voici dans la ville où naquit autrefois
Le Roi le plus puissant et le plus saint des rois.
Les bergers, hommes des champs, laissaient leurs tentes et leurs huttes pour obéir à la voix des anges qui chantaient en plein ciel, protégés contre le froid de la nuit par le duvet de leurs ailes. Les Rois Mages, maîtres de pays fabuleux où courent les licornes, partaient de leurs palais pour suivre la belle étoile toute dorée au milieu de l’azur ; et ils s’agenouillaient sur le seuil d’une étable où demeurent un âne et un bœuf. Un Noël lorrain dansant et grave déchirait le voile qui nous cache les anciens temps alors que les paysans, lanternes allumées, enfonçaient dans la neige leurs sabots grossiers et que le son des cornemuses se mariait vers minuit à la voix des cloches. Puis sous ces voûtes gothiques la Toccata en ré mineur, les cinq claviers couplés et toutes les anches « dehors », se dressait presque d’un seul coup, formidable, comme un autre monument qui eût fait éclater les vitraux et craquer les murs de la cathédrale, tandis que dans les mondes inconnus tressaillait l’âme de Jean-Sébastien Bach.
Il pouvait la trouver à Saint-Séverin où il semble que l’on voie encore le moyen âge frôler les murs et les piliers humides pour s’agenouiller sous les voûtes basses, sur les dalles dures. Elle serait comme lui venue rêver d’après-midi de Novembre où, fatigué de marcher sur des routes que balaye le vent, on se réfugie à l’heure des vêpres dans une vieille église. La fabrique n’est pas assez riche pour qu’il y ait partout des bougies allumées. On s’arrête près du porche et — l’église est si petite ! — pas loin du chœur. Les cyprès du cimetière qui l’entoure de ses croix et de ses pierres agitent sur ses vitraux l’ombre de leurs branches. Et le village avec ses barrières et ses murs entoure le cimetière et l’église ; à cette heure qui amène le crépuscule il paraît mort. Si quelques bougies sont allumées dans le chœur pas une maison n’est encore éclairée. C’est l’époque où l’on abandonne les vastes espoirs : l’année a été bonne. On ne fait pas encore de projets pour le printemps prochain, et tous, jeunes et vieux, se reposent au coin du feu, la tête libre, les bras fatigués.
Et Vaneau songeait à des vêpres idéales dans des cathédrales de province. Des villes gothiques pareillement ensevelies dans les brumes se recueillaient à la sonnerie des cloches ; hommes et femmes s’acheminaient vers les nefs obscures éclairées de bougies. Le vieil organiste montait l’escalier en colimaçon qui débouche sur la soufflerie. Il accrochait à la patère du buffet chapeau et manteau puis, religieusement, à la fois de la main droite et de la main gauche tirait ses registres. Pour fêter l’entrée de l’officiant précédé des enfants de chœur, d’un coup de pédale de combinaison il assemblait ses trois claviers, et c’était sous les voûtes l’éploiement d’une marche triomphale pendant que dans les rues soufflait le vent d’automne. Puis il répondait aux psaumes par des ébauches de fugues en mineur. Assis sur les chaises et sur les bancs, le peuple des assistants suivait des yeux dans ses psautiers les versets écrits en latin, et des oreilles la mélodie écrite en une musique dont les inflexions le ravissaient d’aise. Dehors le vent continuait de souffler ; les arbres des prés et des bois et les cyprès du cimetière s’associaient à la première tristesse du crépuscule. Mais le chœur illuminé était le havre où les âmes mélancoliques trouvaient la joie de revivre. Et, quand les jeux de fond de huit et seize pieds faisaient entendre un grave Tantum ergo allemand, c’était comme si la grande certitude de la foi eût battu des ailes au-dessus des têtes inclinées.
Il pouvait la trouver sur les quais. Elle y chercherait comme lui des livres brisés ou à jamais neufs dans lesquels des poètes illustres ou inconnus avaient voulu rendre sensibles leurs enthousiasmes ou leur mélancolie. Il y serait question des prés et des bois, des villages et des petites villes, de la lune sur les saules et du soleil sur les moissons et surtout de l’amour. Tout de suite devinant qu’il était lui aussi poète elle lui ouvrirait les bras en disant :
— C’est vous que j’aime, venez !