Il pouvait la trouver dans la grande salle d’un musée dont les murs n’existent que pour qu’on y accroche des tableaux. Comme lui elle rêverait devant cette Vierge au manteau bleu, ravie en extase, tout entourée d’anges dont les ailes tout à l’heure vont battre vers le ciel plein d’étoiles. Elle ne pourrait s’empêcher de sourire en regardant les collines bleuâtres le long desquelles des arbres tout droits semblent monter comme des hommes d’armes à l’assaut d’un château fort d’où nul guetteur ne jettera le cri d’alarme. Ici c’est un buisson dont le vent de la mer sous un ciel gris torture les branches solidement crispées sur leurs racines qui tiennent bon ; là dans un jardin délicieux planté d’arbres aux feuilles tranquilles notre père et notre mère, sous l’œil de Dieu qui d’entre deux riches nuages les observe goûtent les premiers le plaisir de vivre. Des intérieurs minuscules où s’agitent de petits hommes qu’il faudrait regarder avec une loupe, jusques aux palais à hautes colonnes peuplés de seigneurs graves et de dames majestueuses, des rustres d’hier qui dansaient à toutes jambes, buvaient à plein gosier, attrapaient à pleins bras les servantes dont les seins font craquer les camisoles, aux paysans d’aujourd’hui résignés à la malédiction du travail et de la mort, groupés autour d’une fosse, un jour qu’il va pleuvoir, sous un ciel sombre ; du sourire énigmatique de l’Italienne aux sourires pervers des jeunes gens délicats à qui l’Amour fait signe et qui le moment venu de s’embarquer pour Cythère font attention de ne point écorcher aux cailloux du rivage leurs souliers, c’étaient, fixées pour l’éternité relative de la terre, les visions de milliers d’artistes morts. Devant ces rêves réalisés Vaneau passait, fort de sa jeunesse, de ses rêves imprécis, en conquérant qui n’a pas de temps à perdre puisque c’était tout de suite qu’il allait la rencontrer.

Mais non. Cherchait-il mal ? N’existait-elle pas ? Il se retrouvait, sans espoir de ne pas demeurer seul, à la nuit tombante, la gorge sèche, les doigts gonflés. Il lui arriva quelquefois de regretter de n’être pas sorti avec sa cousine qu’accompagnait tantôt son père tantôt sa mère. Ils allaient au Bois de Boulogne que Vaneau ne connaissait pas ; le soir en dînant elle parlait des cygnes sur le lac qu’il aurait voulu voir ; ou bien n’importe où, au hasard, dans Paris dont ils ne remarquaient que les restaurants vieux ou neufs pour les comparer au leur. Mais au moins il aurait marché près d’une jeune fille. Il ne l’aimait pas mais elle était jolie. Il eût pu se distraire à la regarder sourire.


Il n’avait pour entrer dans les cafés que l’embarras du choix. Il s’étonnait, tant ils regorgeaient de monde, que les rues, que les quais ne fussent pas déserts. Il y en avait de discrets, de sûrs d’eux-mêmes, qui n’ont pas besoin de s’éclairer de deux globes électriques pour qu’on les remarque : ils ont des habitués qui les connaissent et qui viendraient à eux les yeux fermés. Mais tous les autres faisaient des signes d’une lumière éblouissante, depuis les bars qui servent pour quatre sous une mominette sur le zinc, jusqu’aux brasseries, aux tavernes, aux « grands établissements » où les consommations coûtent au moins cinquante centimes, sans compter le pourboire : quand on ne leur donne que deux sous les garçons ne disent même pas merci et ce n’est pas des deux mains qu’ils vous aident à remettre votre pardessus. De certains endroits s’échappaient des bouffées de musique. Puisque c’était dimanche où la solitude est plus lourde, Vaneau n’hésitait pas à entrer dans une salle où des « artistes » groupés autour d’un piano jouaient des marches, des valses, des réductions d’opéras. Il cherchait un coin, qu’il ne trouvait pas toujours et s’installait devant une absinthe qu’il buvait en fumant. Il pensait mourir de mélancolie à regarder des jeunes hommes assis en face de leur maîtresse, de leur femme, des jeunes femmes dont pas une ne lui était destinée. Ce n’était pas lui qui eût envoyé Éliézer chercher Rébecca : pour la rencontrer il aurait traversé le désert. Mais cela même eût été inutile. Des airs, tant de fois répétés par les orgues de Barbarie et les musiques militaires qu’ils sont devenus anonymes comme les vieilles romances populaires, le faisaient rêver d’amour. Il rivait ses regards au visage de quelqu’une de ces jeunes femmes qui paraissaient, hélas ! si heureuses de leur vie. Désiraient-elles encore quelque chose ? Elles ne faisaient pas attention à lui. Que n’était-il ce violoncelliste dont plus d’une d’entre elles regardait trembler les doigts fins sur les cordes souples ! Mais il croyait au frôlement de l’inspiration, à l’arrêt des langues de feu au-dessus des têtes élues. Il lui arrivait de ne plus entendre la musique, de ne plus voir les jeunes femmes. Il s’en revenait comme ivre.

Aussitôt rentré, son exaltation tombait. Il n’y avait pas besoin qu’on lui demandât :

— Eh bien, t’es-tu assez promené avec ta bonne amie ?

Sans doute il ne protestait que pour la forme ; sans doute il était flatté qu’on le crût capable de passer une après-midi de dimanche avec une jeune fille, mais que ces propos lui semblaient vulgaires ! Surtout, le dimanche soir, ils dînaient plus tôt que les jours de semaine : à sept heures. Une vieille habitude. C’était un repas presque silencieux dans la salle que n’avait pas fouettée le va-et-vient des clients de onze heures du matin à deux heures de l’après-midi. On n’y allumait par économie qu’un bec de gaz.

Il avait hâte de sortir de nouveau pour voir dehors sous la pluie de Décembre s’exaspérer la joie d’une journée de repos qui va prendre fin. La rue de Provence, avec ses becs de gaz voilés de brouillards, ses trottoirs humides et ses vieilles maisons, faisait alors penser à des rues de ville maritime que traversent en chantant les matelots. Il s’étonnait de ne pas apercevoir là-bas se balancer des mâts, fumer des cheminées de vaisseaux. Entassés dans des fiacres, des jeunes gens cigare aux lèvres descendaient de Montmartre vers le Quartier Latin. D’autres entraient dans les bars où ils buvaient debout ; ils ne prenaient pas le temps de s’asseoir. On eût dit qu’ils avaient hâte de repartir, qu’ils voulaient épuiser avant l’aube du lundi tous les plaisirs faciles que Paris offre à ceux qui les aiment.

Vaneau parfois se laissait tenter. Il rentrait veuf de ses enthousiasmes, bouche pâteuse, tête lourde. Seul dans son cabinet fermé pour jusqu’au lendemain matin il ne songeait même pas à griffonner des vers. Il se couchait tout de suite avec une provision nouvelle de découragement.

III