— Vous en avez de la chance !
Certes, oui ! Jamais il n’eût rêvé cette aventure. Mais qu’il regrettait de n’avoir pas à ce moment été près d’elle ! Ensemble ils seraient allés sur des routes mornes ; ils se seraient assis dans un champ à l’abri derrière une haie. Il lui aurait récité des vers mélancoliques. Elle soudain pâmée se serait appuyée sur sa poitrine, et dans ses yeux il aurait vu se penchant sur elle courir les nuages grisâtres d’un ciel romantique.
La chaleur augmentait encore. Les nuages se rassemblaient. Lucie cette fois affirma :
— Il va faire de l’orage !
Ils écoutèrent une musique militaire. En même temps que les bugles et les saxophones Lucie fredonnait l’air de valse.
A l’heure de l’apéritif il la mena par hasard à la taverne du Panthéon presque déserte, presque silencieuse. On y vivait un peu dans l’autrefois grâce au plafond où des peintures essayaient de résumer la vie des « artistes » d’hier : ceintures rouges, pantalons bouffants, chacun sa grisette ! On s’y souvenait de Tholomyès et de Blachevelle, surtout de Schaunard, Colline et Rodolphe de la Vie de bohème, des jeunes filles aux cheveux blonds serrés au-dessus de la nuque par un ruban bleu, de la délicieuse Musette que Vaneau s’imaginait à la ressemblance de Lucie.
Certains dimanches d’hiver c’était là qu’il avait souffert à voir tant de jolies femmes dont pas une ne faisait attention à lui. Aujourd’hui lui-même était assis à côté de Lucie qui regardait dehors inquiète. Il faisait sombre, presque nuit. Tout à coup la lumière jaillit des ampoules dissimulées dans les feuillages artificiels des chapiteaux. De larges gouttes de pluie s’écrasèrent sur le boulevard en même temps qu’au-dessus de son absinthe Vaneau arrosait les deux traditionnels morceaux de sucre.
— Qu’est-ce que je vous avais dit ! s’écria Lucie.
Ennuyée qu’il fît de l’orage elle était heureuse d’avoir deviné juste.
— Ce ne sera rien ! dit Vaneau. Dans cinq minutes il fera soleil.