En attendant, la pluie tombait à torrents. Irrités d’être déchirés par les éclairs les nuages tantôt grondaient sourdement, tantôt laissaient dans toute sa force éclater leur colère. En un clin d’œil la taverne fut remplie d’hommes qui n’avaient que des cannes, de femmes qui n’avaient que des ombrelles. Qui peut prévoir qu’il fera de l’orage un troisième dimanche de mai ? D’abord Lucie s’amusa de ce sauve-qui-peut. Puis comme il pleuvait toujours elle s’énerva.
— Comment vais-je faire pour rentrer ? dit-elle. Je dois être à sept heures à la maison. Je ne peux pas m’en aller à pied. Ils croient que je suis chez mon amie Sidonie. Dire que j’ai été surprise par l’orage ? Ils me répondront : « Mais tu n’avais qu’à demander de l’argent à Sidonie pour prendre un fiacre ! »
Vaneau tressaillit. Était-ce un appel indirect à son porte-monnaie ? Mieux valait ne rien répondre.
Les aiguilles de la petite horloge tournaient. La pluie tombait. Lucie le regardait de travers avec une moue des lèvres comme pour lui dire :
— Mais enfin décidez-vous donc !
Vaneau commençait à être inquiet. Est-ce que l’orage n’aurait pas pu attendre ? Il allait l’apéritif payé lui rester deux francs. Et puis jamais encore il n’avait pris de voiture. Seuls les riches pouvaient se passer cette fantaisie. Lucie devait être riche, habituée aux fiacres. Une angoisse l’étreignit. Il n’avait pas assez d’argent pour sortir avec une de ces jeunes filles de Paris qui ne sont pas embarrassées pour trouver des messieurs élégants qui sur les tables jettent des louis comme lui pose une pièce de cinquante centimes.
A la fin Lucie fit mine de se lever pour partir, le front plissé. Il souffrit d’une autre angoisse à songer que jamais plus il ne la reverrait. Il se leva pour de bon, paya. Du seuil de la taverne il arrêta tant bien que mal un cocher qui passait, ruisselant sous l’averse. Tout de suite elle se rasséréna et dit très vite :
— Au coin de la rue Saint-Antoine et de la rue Pavée.
Vaneau assis tout près d’elle se souvint du fiacre où prennent place Mme Bovary et Léon. Mais il n’avait pas l’assurance de Léon. Il sentait Lucie contre lui. Quelquefois un cahot les jetait presque l’un sur l’autre. Tout de suite il se relevait. L’idée de la « note à payer » lui gâtait sa joie. Lucie était tout à fait heureuse.
— Quel dommage, dit-elle, que je sois obligée de rentrer ! On se promènerait longtemps ainsi.