— J’ai à vous parler.
Et Vaneau ne doutait point qu’il ne s’agît cette fois d’un aveu définitif. Il attendait avec fièvre six heures du soir. Elle souriait quand elle le voyait mais n’avait rien d’important à lui dire. Il l’invitait à se reposer, à prendre quelque chose dans de tout petits cafés où il pouvait espérer qu’il n’y eût pas de garçon, donc pas de pourboire à donner. Mais elle était presque toujours pressée de rentrer. Quand il y avait une horloge elle la regardait souvent. Elle parlait de sa belle-mère qui devait se douter de quelque chose, qui lui disait chaque soir qu’elle rentrait un peu plus tard que de coutume :
— D’où est-ce que tu viens donc encore, Lucie ?
Elle ne voulait point que Vaneau l’accompagnât jusqu’à la rue Pavée ; la belle-mère aurait pu brusquement apparaître, les voir ensemble. Tout aurait été perdu.
Des phrases qu’il risquait sur ses aspirations, ses projets littéraires demeuraient à peu près sans écho. Sans autre volonté bien nette que celle d’écrire quelque chose, n’importe quoi, qui le rehaussât aux yeux de Lucie, il parlait tour à tour de se mettre à un drame en cinq actes et en vers, à une pièce d’ombres pour un théâtre de Montmartre, même de composer des chansons, élégiaques ou satiriques, pour des cabarets. Pour se faire connaître il comptait même un peu sur elle. Elle était fière que son père fût en relations avec quelques chansonniers et d’avoir avec lui ses entrées libres le samedi soir au Concert de l’Époque, boulevard Beaumarchais. En attendant il produisait sonnets sur sonnets qu’il recopiait pour en faire hommage à Lucie. Peut-être ne cherchait-elle même pas à trouver le temps de les lire. Il ne la pressait point comme on peut le voir écrit dans des livres de devenir sa maîtresse tant il tremblait à la seule pensée de toutes les brusques décisions qu’il lui faudrait prendre. Il ne demandait qu’une chose : pouvoir continuer ainsi des années à la voir, en se contentant de l’embrasser.
Il croyait apprendre peu à peu quels étaient ses véritables sentiments. Elle avait eu déjà des relations avec des jeunes gens. Elle ne s’en cachait point. Elle s’en serait même vantée si elle n’eût deviné que ce pouvait être douloureux pour lui.
Elle avait connu un sculpteur et un employé de grand magasin. Une jeune fille quand elle n’est pas laide et qu’elle ne s’y refuse pas a vite fait de nouer au restaurant à midi plus de relations qu’il n’en est besoin ; dans la rue aussi livrée au hasard de toutes les rencontres. Lucie n’était pas de celles qui disent non. Le sculpteur était pauvre, naturellement. L’employé gagnait bien sa vie. Elle n’avait connu l’un qu’après l’autre. A combien de mois, d’années de distance, elle ne le disait pas. Elle était allée une fois pour n’y rester que deux minutes dans l’atelier du sculpteur. Elle retrouvait l’employé dans des bals qu’elle fréquentait avec sa belle-mère. Mais celle-ci — par jalousie, disait Lucie, — était intervenue, avait mis le holà.
Elle devait aimer tous les plaisirs de Paris, les soirées dans les théâtres, les soupers après minuit, les promenades en voiture, sans oublier les bals. Comment Vaneau eût-il pu lui offrir cela ? Elle lisait beaucoup de feuilletons, n’aimait point les crudités de Zola. Son père bijoutier en chambre allait tous les ans, au mois d’août, à la mer. Elle l’y accompagnait. Cette année elle ferait pour Vaneau le sacrifice de ce voyage. Elle lui paraissait douce, gentille, pas exigeante, ne le poussant point à la dépense. Peut-être était-ce le sculpteur qui l’y avait habituée ?
Certains soirs où il l’accompagnait elle était avec son amie Sidonie. Pour de mystérieuses raisons de contraste parce que l’une était blonde il fallait que l’autre fût brune. Lucie aurait pu naître dans l’Espagne voluptueuse et chaude où les gitanes, sorties des fraîches cavernes, dansent au rythme des castagnettes sèches et des bourdonnantes guitares. Sidonie au contraire ne venait-elle pas des pays où la brume fait paraître plus bleus et plus rêveurs les yeux des jeunes filles, des pays où l’on fait de si jolies chansons sur les bouleaux et les pigeons ? Comme Lucie pourtant elle était née à Paris et vivait dans une chambre au dernier étage d’une maison rue de Charenton. Elles allaient presque toujours ensemble d’un atelier à l’autre et paraissaient unies par la plus franche amitié.