Cet été fut délicieux pour Vaneau. Plus rien ne comptait pour lui que ses rendez-vous avec Lucie. C’était en pensant à elle qu’il noircissait d’une plume distraite du papier timbré.
Si les soirées en semaine étaient trop courtes, ils eurent quelques après-midi de dimanches depuis deux heures jusqu’à la nuit. Nul orage ne vint les assombrir, les gâter comme la première. Mais il faisait chaud. C’étaient de ces après-midi où l’on se demande à quoi servent les arroseurs municipaux : aussitôt mouillé le pavé est sec. Mais il faut que tout le monde vive, les arroseurs comme les autres ; c’est à cause de quoi sans doute même les jours de pluie ils se répandent par les rues avec leurs lances. On se demande à quoi servent les hautes maisons à six étages : nulle part il n’y a d’ombre. C’est à croire que Paris est le centre, non seulement de la France mais de la terre et qu’il se trouve juste sous le soleil ! On se demande ce que fait le vent. Tassés dans les squares, alignés le long des boulevards, les arbres ne remuent pas plus leurs feuilles que si elles étaient en zinc. Le vent doit être riche : il ne reste pas à Paris l’été. Il doit aller passer la saison comme le père de Lucie au bord de la mer. Ensemble ils s’assirent sur des bancs de squares, sur des impériales d’omnibus. De nouveau ils allaient jeunes, insouciants, heureux. De Paris elle connaissait tout. Une fois comme aucune horloge n’était en vue elle dit :
— Il va être quatre heures.
— Où voyez-vous cela ? demanda Vaneau.
— Mais à ces camelots qui crient la Patrie.
Minces détails mais devant lesquels un provincial comme Vaneau restait bouche bée. Elle connaissait aussi pour y être allée avec son père beaucoup de restaurants fameux, de jour et de nuit.
Une autre fois pour très peu d’argent grâce au tramway ils allèrent jusqu’aux Lilas. Vaneau s’imaginait un village où les chaumières n’auraient été que des prétextes, où le lilas eût régné de toute la puissance de son parfum. Mais il retrouva presque les mêmes maisons, les mêmes rues qu’à Paris. Sur une place deux manèges de chevaux de bois munis de criards instruments de Barbarie tournaient peuplés de pâles jeunes gens, de filles avec des fleurs qui n’étaient point du lilas, dans les cheveux. On respirait surtout l’odeur des pommes de terre frites. N’importe Vaneau était heureux, Lucie semblait plus joyeuse que jamais. C’était la promenade que tous les amoureux ont rêvé de faire, que toutes les romances ont chantée. Il y est question d’yeux bleus comme les bleuets, de lèvres rouges comme les coquelicots que l’on voit au milieu des blés jaunes. Sans doute il y avait d’autres endroits plus charmants dans les environs de Paris où Ville-d’Avray, Meudon, Sèvres, Clamart apparaissent comme au détour d’un couplet. C’est là que se trouvent les bois, le fleuve avec ses guinguettes et ses fritures. Mais y aller coûte trop cher. Et puis c’était si joli, ce nom : les Lilas !
Dans l’arrière-salle d’un café désert à bonne distance des manèges de chevaux de bois où l’on n’entendait que bourdonner des mouches, ils s’assirent l’un en face de l’autre. La patronne, une vieille femme à cheveux blancs, faisait si peu de bruit en marchant qu’on eût dit qu’elle allait pieds nus ; elle les laissa quand elle eut déposé sur la table une canette. Par les carreaux d’une porte qui ouvrait sur une cour et sur un petit jardin, Vaneau voyait les feuilles d’un grand arbre. Il se mit à penser aux arbres de son pays, dont les racines sont rivées entre de la terre dure et de rochers plus durs encore, aux soirs de mai où il respirait les parfums du lilas à l’heure où les jeunes filles montent le soir à l’église pour le mois de Marie. Il prononça quelques paroles : Lucie éclata de rire.
Il commença timidement par lui prendre la main. Puis il changea de place pour être assis à côté d’elle. Tout à coup enhardi il se mit à l’embrasser plusieurs fois de suite. Elle ne se défendait pas ; elle riait d’un rire énervé. Ses cheveux se défaisaient. L’heure venue elle dut se recoiffer tant bien que mal.
Quand ils partirent ce fut comme s’ils allaient au-devant de leur destin ; du moins Vaneau le pressentait-il obscurément. Par des ruelles chaudes ils s’en furent vers des champs pauvres d’herbe et d’ombre. Dans la plaine on ne voyait pas un seul bois mais beaucoup de rangées d’arbres, des cheminées d’usines ; on devinait des trains aux fumées de leurs locomotives. A l’ombre d’un talus ils s’étendirent. Elle dit :