— Maintenant, laissez-moi dormir.
Vaneau ne songea pas à lui désobéir.
Quand il fallut reprendre le tramway, quelque peu avant la tombée du crépuscule, elle était moins gaie que tout à l’heure ; ce devait être la faute de cette heure trouble, énervante. Vaneau était satisfait. Il ne doutait plus que Lucie ne l’aimât vraiment.
Mais tous ses dimanches ne se ressemblaient pas. Il y en eut où il fallut qu’il allât bon gré mal gré dans ces bois qui lui paraissaient vides puisqu’il ne pouvait s’y promener avec Lucie. Mais comme on lui payait son voyage il lui était impossible de toujours refuser. C’était plutôt un parc coupé en rectangles par de nombreuses avenues qui dans cent ans seront toutes bordées de cabanes à lapins, de toits à poules et de villas. Déjà de-ci, de-là s’élevaient des bicoques en planches qui commandaient des portions de terrain encloses dans des treillages de fil de fer. Là des Parisiens passaient tous leurs dimanches de printemps et d’été, en bras de chemise, à arracher des souches, à bêcher, à semer. Ils prenaient l’apéritif sur des guéridons de fortune et fumaient force pipes et cigarettes. Les promeneurs le long des avenues ne se hâtaient pas. Ils n’avaient qu’à se fier aux écriteaux munis de flèches indicatrices pour arriver au restaurant du Pas-de-la-Mule où de onze heures du matin jusqu’à dix heures du soir ce n’étaient que joyeuses chansons, que chocs de verres et, parfois, quand la société n’était pas triée sur le volet, cris et bris de vaisselle. Lavaud ne se gênait pas pour faire concurrence dans la limite de ses moyens au Pas-de-la-Mule. Rien n’indiquait que dans cette maison qu’il avait louée on pût boire et manger. Il se tenait sur le seuil et, tranquille et joyeux, invitait les promeneurs à entrer comme s’il eût dit :
— Ne vous gênez pas : c’est moi qui régale aujourd’hui.
La tante, la bonne tante, disait à Jeanne et à Vaneau :
— Vous n’avez rien à faire ici, les enfants. Allez donc ramasser des fleurs.
Ils s’en allaient le long des avenues jusques aux champs voisins, beaucoup plus riches d’herbe, de bleuets et de coquelicots que les champs et que la plaine des Lilas. Mais Vaneau s’ennuyait beaucoup plus ici. Pourtant Jeanne était jolie aussi, mais Vaneau trouvait qu’il s’en fallait de beaucoup qu’elle le fût autant que Lucie. Et puis il n’avait rien à lui dire. Il devina plutôt qu’il ne l’entendit, une fois qu’ils rentraient de la cueillette, que la bonne tante demandait à Jeanne :
— Il ne t’a rien dit ?