Songeaient-ils donc à lui comme gendre possible ? Il en souriait, ayant d’autres projets plus magnifiques que d’épouser une petite bourgeoise. Car il continuait de voir Lucie. Elle lui écrivit même :
Je compte que vous viendrez ce soir car j’ai à vous parler mon père part ce matin à Deauville je serai donc libre ce soir et pendant quatre soirs de suite.
Quatre soirs seulement ? Vaneau trouva d’abord que c’était peu, pour une saison au bord de la mer. Mais il repartirait sans doute. En tout cas le bonheur était là.
Ici il faudrait écrire : « La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue… » Ils étaient au square du Temple par une nuit d’Août ; les étoiles se reflétaient en tremblant un peu dans l’eau des vasques et les arbustes des massifs trop soignés retrouvaient les mêmes frissons que les grands arbres sous le large clair de lune dans les forêts sauvages. Non. Vaneau n’était plus à Paris. Il ne voyait pas les maisons. Il n’entendait pas rouler les voitures. Il était assis tout près de Lucie plus grave que de coutume parce que sur elle aussi devait peser le rêve. Brusquement elle soupira, défaillant presque. Maladroitement il l’embrassa sur la joue bien plus par convenance que par désir. Puis s’estimant aussitôt ridicule et sachant bien qu’il n’aurait pas pu comme les amants romantiques prononcer les paroles ni faire les gestes qu’il eût fallu, il se croisa les bras en regardant le ciel. Il pensait avec délices à Atala, et être assis à côté de Lucie dans un square désert devenait pour lui un supplice.
Tout a une fin. Les trois autres soirs Vaneau ne la vit pas. En vain il l’attendit. Mais deux semaines après elle lui écrivit :
Excusez-moi si je ne vous ai pas écrit plus tôt mais il m’est impossible de faire un pas sans être épiée mon père est rentré à une heure du matin juste le soir que j’étais sortie jusqu’à minuit avec vous…
Il la revit tantôt seule, tantôt avec Sidonie. Mais on aurait dit qu’elle avait changé. Elle semblait plus lointaine, regardant, écoutant autour d’elle remuer la vie de Paris qui recommençait avec les premiers jours de l’automne.
Ce soir-là comme les autres soirs, vers le moment où les horloges allaient à peu près s’entendre pour marquer sept heures, Vaneau tressaillit d’angoisse. Enveloppé de brouillard, glissant parfois sur le trottoir humide il faisait les cent pas devant une maison de la rue Réaumur, non loin de ce square du Temple où les étoiles avaient cessé de trembler dans l’eau, les arbustes de frissonner. Il levait les yeux vers un troisième étage composé de deux fenêtres sans rideaux violemment éclairées par une lampe que l’on devinait sans abat-jour ; c’était un atelier de Fleurs et plumes. Allait-elle venir ? Veillait-elle ? N’était-elle point encore partie avant l’heure ? N’avait-elle point passé près de lui distraite, sans le voir ? Avec ce brouillard tout était possible. Pendant qu’il marchait vers la rue Saint-Martin ne s’en était-elle pas allée du côté de la Bastille ? Il s’affolait, torturé par ces doutes successifs. Sans pardessus en cette fin d’Octobre, il tremblait aussi de froid.
Du moins eut-il une certitude quand il vit sortir de l’étroit couloir, non pas Lucie qu’il attendait, mais Sidonie. Elle aussi l’avait vu, venait à lui.