« Que suis-je venu faire dans cette galère ! » se dit Vaneau. Sa détresse n’en fut que plus grande. Mais il se mit à barbouiller du papier timbré.
Il passa là sept jours affreux. Du coin où opérait Kauffer, — derrière un amoncellement de dossiers et de paperasses de toutes formes, — s’échappait une odeur indéfinissable. Vaneau sut bientôt à quoi s’en tenir quand il eut appris que l’être roux et velu était marchand d’habits — sans doute n’avait-il pas pu vendre le sien, — et de ferraille, rue de Flandre : bien entendu c’était sa femme qui en son absence faisait marcher « le petit commerce ». Il venait de Paris et y rentrait à pied pour économiser quelques sous de transport apportant chaque matin sa nourriture dans un vieux panier rafistolé qu’il remportait le soir, lourd de tous les croûtons de pain et de tous les déchets qu’il ramassait sur la route et dans les rues. L’autre, Grenier, venait de Puteaux par des combinaisons de tramways. Moins avare que Kauffer il allait déjeuner au restaurant. Désorienté, Vaneau lui avait humblement demandé la permission de l’y accompagner. De telle façon que de huit heures du matin à six heures du soir il n’avait pas une minute de vraie solitude. Mais peut-être valait-il mieux qu’il en fût ainsi. Toute la journée, c’étaient « l’accent alsacien » et « l’accent parisien » qui parlaient affaires : commandements, assignations. Ils spéculaient tout naturellement sur la misère humaine. Reniflant de loin les saisies, les ventes aux enchères, ils se frottaient les mains, comme les corbeaux croassent autour des bêtes qui n’ont plus qu’un souffle de vie.
Entre eux deux Vaneau se sentait mal à son aise, et ce n’était pas seulement à cause de l’odeur de Kauffer ni de leur inconscience. Il y avait autour de lui une atmosphère où il étouffait. C’était bien la lumière grise des pays du Nord qui pénétrait ici par la fenêtre. Les carillons qu’il entendait ajoutaient encore à son angoisse. Et il lui semblait impossible que Saint-Denis, l’automne venu, ne fût qu’à quelques kilomètres de distance de Paris. Quand il voyait aux environs de midi tout près des rues les plus fréquentées et autour de la basilique ces vieilles petites maisons aux façades suintantes d’humidité, ces espèces d’auberges où l’on vendait plus de cidre et de bière que de vin, ces noms flamands peints sur les devantures, ce morne canal qui ne servait qu’à refléter la désolation du ciel, il se faisait à lui même l’effet d’un exilé qui jamais ne rentrera dans sa patrie.
Il attendait avec impatience six heures du soir mais il n’arrivait pas à Paris avant huit heures. Ce papier timbré qu’il avait passé sa journée à noircir, il fallait qu’il le distribuât. La Courneuve, Aubervilliers, Pantin, Saint-Ouen, tout cela était soi-disant sur son chemin. Grenier « faisait » Asnières, Clichy, Colombes, Courbevoie. Kauffer avait hâte, en ce qui le concernait, de rentrer rue de Flandre. Du moins de ces localités où il semait l’inquiétude ou la désolation Grenier connaissait-il de longue date toutes les rues, toutes les venelles, toutes les impasses. Mais Vaneau ! Il lui fallait s’avancer à tâtons dans la nuit noire sans même une canne, butant contre des pierres, courant le risque de tomber dans des fossés, dans des trous, marchant trois fois plus qu’il n’eût été nécessaire vu son ignorance des topographies locales, frappant pour demander son chemin à des portes qui ne s’ouvraient pas toujours, allumant un journal en guise de torche pour lire dans le quartier des chiffonniers à Saint-Ouen un numéro sur une porte au fond d’une ruelle obscure, déposant son enveloppe sur le zinc d’un bistro de la rue La Fontaine et se hâtant de fuir parce que trois rôdeurs attablés et jouant aux cartes l’avaient dévisagé et que la mine du patron n’était guère plus rassurante que la leur, courant le risque encore d’être attaqué, blessé, tué peut-être, et ne réussissant jamais à se défaire de tous ses papiers ! Invariablement il en rapportait le lendemain matin. Quand il disait : « Je n’ai pas pu trouver », ou bien : « Il n’y avait personne », Kauffer haussait les épaules en baragouinant, et Grenier, à qui pourtant Vaneau offrait un petit verre à midi pour se concilier sa bienveillance, ricanait de plaisir : il ne rapportait jamais rien, lui. Qu’est-ce qu’on apprend donc, chez les avoués ? Le sosie de Malissard, qui consentait quelquefois à sortir de sa retraite, regardait Vaneau d’un air qui n’était pas plus rassurant que celui du « patron » de la rue La Fontaine.
A peine cependant si Vaneau y prenait garde. Il ne faisait que penser à Lucie. Il se disait : « Je récolte ce que d’autres ont semé pour eux sans savoir de quelle amertume ce serait pour moi. Si j’avais eu de l’argent et cette audace que donnent la richesse et la confiance en soi-même je n’aurais pas agi avec elle comme j’ai fait. Elle a voulu se débarrasser de moi et c’est ma très grande faute. Si du moins je pouvais encore essayer de la revoir ! » Malgré lui il ne pouvait se résigner à croire que Sidonie lui eût dit la vérité. Peut-être une entrevue avec Lucie lui eût-elle permis de la reconquérir ; mais le moyen, quand il était pris par la vie jusqu’à huit heures du soir ? Le dimanche précédent il avait rôdé toute l’après-midi dans le Marais. Plus de dix fois il avait traversé la rue Pavée, ayant soin de changer de trottoir pour que les curieux, s’il y en avait, eussent moins de chances de le reconnaître : inutile promenade. Il n’avait aperçu Lucie ni à sa fenêtre ni dehors. Sept jours durant il se morfondit, commettant bévue sur bévue, si bien que le samedi à quatre heures le sosie de Malissard le fit comparaître, lui aligna vingt-huit francs sur le coin de son bureau, — par exception ce n’était pas une table en bois blanc, — et lui annonça qu’à dater de cet instant il cessait d’être quatrième clerc en l’étude de Me Rouchon. Quelle joie ce fut d’abord pour Vaneau ! Par acquit de conscience — pour acquit d’autre sorte il signa un reçu, — il s’en fut serrer les mains du marchand d’habits et du jeune dadais. Il leur abandonna généreusement ses fournitures de bureau et partit sans même se retourner pour un adieu à la ville du Nord. Il ne se disait pas : « Me voici sur le pavé. Qu’est-ce que je vais devenir ? » mais : « Je suis libre, maintenant. Je pourrai revoir Lucie ». Pourtant par esprit d’économie comme Kauffer et parce qu’il avait deux heures devant lui il regagna Paris à pied. Il fit les cent pas devant la maison de la rue Réaumur. Il vit sortir les ouvrières. Il ne reconnut ni Sidonie ni Lucie. N’importe : être revenu là lui avait fait du bien. Il lui semblait qu’il se fût de nouveau rapproché d’elle.
Mais quand il annonça chez les Lavaud que demain il n’irait pas à Saint-Denis parce que le sosie de Malissard l’avait remercié avec vingt-huit francs à l’appui, Vaneau en entendit ! « Eh bien, c’est du joli ! Si nous nous attendions à cela de toi ! Qu’est-ce que tu as donc fait ? Si tes parents venaient à apprendre que tu es sans place !… Que vas-tu devenir ?… » A la caisse, la cousine Jeanne fronçait les sourcils. L’employé de Mossamédès, — un Suisse barbu comme Kauffer, mais noir, — le seul du petit groupe qui fût resté fidèle aux Lavaud, riait silencieusement : ce Vaneau qui avait pensé se faire une brillante situation et peut-être pouvoir se payer un jour des dîners de deux francs ! Le neveu d’un marchand de soupe, je vous demande un peu ! Maintenant il courbait la tête, et sa pensée se détournait du pays de l’amour pour s’orienter vers le pays de la misère. Oui : qu’allait-il devenir ? Pourquoi n’avait-il pas fait tout son possible pour que Me Rouchon fût content de ses services ? Resterait-il à la charge des Lavaud qui avaient toutes les peines du monde à joindre les deux bouts ? L’occasion était belle de leur dire :
— J’ai ma dignité. Je vais prendre ma malle et vider votre cabinet. Avec mes vingt-huit francs je me louerai une chambre d’hôtel, et vous n’entendrez plus parler de moi. N’ayez crainte : je m’arrangerai.
Mais Lavaud ne voudrait rien entendre. Car Vaneau avec sa manie de s’analyser en même temps qu’il prononçait une phrase de vive voix ou mentalement songeait à toutes les réponses que pouvait lui faire son interlocuteur. Et son gros homme d’oncle n’eût pas manqué de lui dire :
— Ta, ta ta ! Tu vas commencer par rester ici ! Si tes parents t’ont confié à nous, ce n’est bien sûr pas pour que tu t’en ailles au moment où tu es dans l’embarras.
Et Vaneau voyait comme dans un rêve défiler devant lui l’armée innombrable des sans-travail : mendiants avec leurs besaces et leurs bâtons ; femmes parfois proprement mises qui s’arrêtent une seconde pour demander l’aumône et n’osent pas se retourner quand on ne leur a rien donné ; pauvres chanteuses des rues et des cours qui ne savent qu’une chanson : elles tiennent un petit sur leurs bras, et d’autres, accrochés à leurs jupes, se précipitent pour ramasser un sou quand il en tombe ; hommes chaussés de savates avec un veston boutonné jusqu’au cou, coiffés de melons bosselés et poussiéreux, qui courent longtemps derrière un fiacre chargé de malles et à qui l’on fait signe quand la voiture s’est arrêtée qu’on n’a pas besoin d’eux ; tous ceux contre qui s’acharne la vie comme un chien qui mord aux jambes le bétail qui ne va pas assez vite vers l’abattoir. Ils se pressaient comme un troupeau dans la brume et quelques-uns, n’y voyant plus clair et croyant marcher encore sur la berge du fleuve, faisaient un pas de trop. Vaneau eut un frisson. Il se reprit vite.