« J’aurai toujours la ressource, pensa-t-il, de retourner chez nous. »
Mais ce ne fut que pour se répondre aussitôt à lui-même :
« Non. Qu’y deviendrais-je ? J’ai été remplacé chez M. Auribault, comme chez l’avoué, comme chez l’huissier. Nulle part je ne suis indispensable. Je m’en vais et personne ne me regrette. Je suis à Paris : j’y resterai. Ne me dois-je pas à la littérature ? Et puis je ne veux pas, je ne peux pas m’éloigner de Lucie. »
Dès le lendemain il partit à la recherche d’une situation. Il traversa des cours encombrées de ballots, de caisses que clouaient des ouvriers. Il vit des hommes qui se retranchaient derrière des bureaux surchargés de papiers, de crayons et de porte-plumes ; après avoir pris son nom et son adresse, ils lui disaient : « Je vous écrirai », et ne lui écrivaient pas. Il lut des journaux à la rubrique « Offres d’emplois » et il fallait frapper ou sonner à des portes ; mais ou bien il ne faisait pas l’affaire, ou bien la place était déjà prise par quelqu’un qui s’était présenté dès la première heure. Il vit un vieux prêtre de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle qui l’envoya chez les Dominicains d’Arcueil ; vaine démarche, ils n’avaient besoin de personne. Nulle part ses capacités ni son diplôme ne l’imposaient ; et il passait dans les rues crotté jusqu’à l’échine avec plus que jamais la certitude d’être un zéro parmi cette foule de trois millions d’hommes. L’automne fut particulièrement pluvieux et sombre. Vaneau se rappelait celui de l’année précédente où il s’impatientait déjà de n’avoir point rencontré sa Muse. Hélas ! Il avait suffi de quelques mois pour qu’elle se fût éloignée de lui. Mais pas un soir il ne manqua le rendez-vous qu’elle ne lui avait pas donné. Tantôt il revenait piétiner devant la maison de la rue Réaumur, espérant contre toute espérance qu’elle avait pu ce jour-là recommencer à travailler après avoir été malade ; tantôt pris d’une inspiration subite il se précipitait vers la rue Pavée, pensant qu’à cette minute même elle pouvait rentrer. Pas plus ici que là il ne la voyait. Il n’osait point stationner sur le trottoir en face de « sa » maison : malgré la nuit la belle-mère aurait pu le reconnaître et peut-être l’apostropher. Et si le père s’en était mêlé ? Puis au bout d’une semaine il cessa de venir avec fièvre comme à un rendez-vous qu’il eût craint de manquer. Il se préoccupa moins de l’heure. Il faisait maintenant des pèlerinages. Il pensait moins à Lucie et davantage à lui-même. Du moins le croyait-il, car même à l’époque où il ne rêvait que d’elle c’était pour sa propre joie et non pour celle de Lucie. Ce quartier qu’il avait exploré avant de la connaître prenait un sens pour lui. Avec elle il était entré dans ce café de la rue de Turenne, dans ce bar de la rue des Francs-Bourgeois, chez ce marchand de vins de la rue de Thorigny. Et il y rentrait de nouveau, seul, pour s’asseoir à la table où il avait pris place avec elle. Et c’était d’une infiniment douce mélancolie.
Aux heures de répit que lui laissaient ses courses il flânait comme autrefois à Montmartre et sur les quais. Au square Saint-Pierre les dernières feuilles mouillées tombaient des arbres. Les couvercles des boîtes étaient aux trois quarts rabattus sur les livres à cause de la pluie ; et sur Paris tout entier pesait un couvercle de brume. Paris des jours de semaine que Vaneau saisissait du dehors et qu’ignorent ceux qui du matin au soir sont enfermés dans les boutiques, dans les ateliers, dans les magasins, dans les bureaux, Paris secoué par les camions et les voitures de livraison qui se reposent le dimanche, quartiers du travail où dès trois heures de l’après-midi des centaines de fenêtres s’illuminaient comme pour une fête à laquelle il ne lui était pas donné de participer ! Solitaire, assis sur un banc du square haut juché, il n’en prenait pas moins plaisir à entendre siffler le vent et monter jusqu’à lui la rumeur de la ville. Se croyant grandi d’avoir souffert, il se répétait que les chants désespérés sont les chants les plus beaux ; il s’évertuait à paraphraser la Nuit de Mai et la Nuit d’Octobre.
Enfin, cicatrisée la blessure qui à la honte du poète lyrique qu’il croyait être n’avait jamais été bien profonde, la conscience tranquille, — ne faisait-il pas démarche sur démarche ? Si rien ne se présentait, ce n’était pas sa faute, — il en arriva peu à peu à s’abandonner au bonheur d’être libre. Il avait le vivre et le couvert assurés. Il se mit à causer plus familièrement avec Jeanne bien qu’elle fût toujours la même petite bourgeoise. Et un soir sans qu’il lui en coûtât il s’abstint de son pèlerinage.
TROISIÈME PARTIE
I
Par un soir d’avril où l’on peut déjà laisser ouverte une fenêtre, depuis plus de deux heures assis à sa table de travail Vaneau peinait sur un poème. Quelquefois plusieurs vers venaient d’un seul jet. Souvent il fallait qu’il cherchât ; son brouillon se noircissait de ratures. Enfin il se leva, joyeux tout de même, se frottant les mains. Il ne put résister au désir de faire une fois de plus en seigneur et maître le tour de sa propriété. Pourtant ce n’était qu’un logement de deux pièces et une cuisine. Mais tout s’y trouvait rangé en bon ordre, depuis le lit dans son alcôve sans rideaux, jusqu’aux cinq casseroles de tailles différentes accrochées chacune à son clou dans la cuisine ; l’armoire faisait en sorte de ne pas occuper trop d’espace. Au-dessus de sa table de travail trois rayons se succédaient qui ne fléchissaient pas sous le poids des livres. Sur la cheminée la pendule vivait seconde par seconde toutes les minutes de chaque jour. Au crépuscule les derniers reflets de la lumière se réfugiaient dans la glace. Parmi cette solitude si longtemps désirée Vaneau se sentait chez lui.
Une des fenêtres donnait sur la cour où un arbre avait poussé comme s’il eût dû monter un jour plus haut que les maisons.