Des fiacres roulaient sur les pavés ; des chanteurs se lamentaient à l’aide de violons et de guitares sur des déclins d’amour ; mais Vaneau ne les entendait pas. Dehors la vie bruissait comme la mer. L’heure sonnait à quelques minutes d’intervalle au clocher d’une mairie et au fronton d’une église qui n’avait pas de clocher. Tout le long d’une grande avenue c’étaient les clochettes claires des tramways, les appels des marchandes des quatre-saisons ; plus loin les sifflets des trains de petite ceinture et les sirènes des usines dispersées dans la plaine. Perché en haut de la maison comme un mousse à la pointe du grand mât il se laissait — plus qu’il ne pouvait se diriger lui-même — emporter vers des mondes inconnus. Parfois il abordait aux rivages de son enfance comme d’une terre qu’il eût découverte. Des sensations oubliées ayant germé s’étaient développées pareilles à de grandes fleurs dont respirer le parfum le faisait défaillir.
Les maisons des provinces ne ressemblent pas à celles de Paris que l’on quitte pour un oui pour un non. Aujourd’hui nous sommes à Montmartre ; au terme prochain nous irons à Passy. Si nous ne nous y trouvons pas bien nous chercherons du côté de la porte Maillot. On prend possession d’appartements encore tièdes de la présence de ceux qui viennent de partir : on profite des clous qu’ils ont laissés aux murs. Mais dans une petite ville on ignore ce que c’est que déménager. Il faut des circonstances extraordinaires pour qu’une famille change non pas même de quartier mais de maison. Bourgeois et ouvriers ont chacun la leur où leurs habitudes se promènent avec volupté comme des chats qui ronronnent en se frottant aux boiseries familières. Chacune d’elles fut depuis des générations le centre de beaucoup de vies humaines. Elles se composent d’un rez-de-chaussée et d’un grenier qui n’est habité que par des rats à qui de temps à autre une chauve-souris rend visite. On n’y entend personne marcher au-dessus de soi. Entre les quatre murs épais qu’ils soient lambrissés ou simplement crépis à la chaux, la porte fermée on est chez soi. Pour avoir longtemps vécu dans une de ces maisons Vaneau ne pouvait ressembler à ceux qui vont d’hôtel en hôtel, de quartier en quartier. Il voulait trouver à Paris l’illusion de la réalité de naguère : l’arbre de la cour le faisait penser aux arbres. Il voulait que chaque journée de travail fût suivie du repos de chaque soir, au coin du feu l’hiver, la belle saison venue les fenêtres grandes ouvertes sur le ciel. Ici non plus il n’entendait personne marcher au-dessus de sa tête.
Il ne regrettait point d’avoir épousé Jeanne.
Bien qu’elle ne connût que Paris elle avait le sens de la vie telle que beaucoup de gens la mènent dans les petites villes. On en voit trop à Paris qui au gré de leurs impressions se laissent ballotter comme des barques qu’aucun filin ne retient à la terre ferme, qu’aucune ancre n’empêche d’aller se briser sur les récifs. Jeanne n’aimait ni les bals ni le théâtre, parce que l’on y dépense de l’argent et que l’on se couche tard lorsque le lendemain il faut tout de même être debout de bonne heure. Il s’était moqué d’elle, la traitant tout bas de petite bourgeoise assoiffée de calculs ; à côté d’elle sans presque lui parler il avait cueilli des fleurs dans les bois et parmi l’herbe des champs. Avait-elle à cette époque remarqué son indifférence ? Avait-elle soupçonné son intrigue avec Lucie ? Maintenant il l’aimait de ce qu’elle lui recréât un intérieur qui approchait de la vraie maison. Lucie avait disparu ? Tant mieux. Vaneau eût été incapable de l’attendre indéfiniment chaque soir à piétiner dans la boue, à marcher dans la poussière pendant des heures, à perdre sa vie dehors. Des exaltations, des désespoirs dont elle avait été la cause ou simplement le prétexte, il ne gardait qu’un souvenir vague et doux. Elle n’était plus que le thème de ses développements lyriques. Sa vie sentimentale il la considérait comme à jamais close.
Mais parce que les nouveaux mariés ont du mal pour commencer à joindre les deux bouts, il continuait de prendre ses repas au restaurant familial. La vie de Jeanne n’avait pour ainsi dire pas changé. Le matin elle l’accompagnait jusqu’à la porte de son bureau, puis elle s’en allait comme par le passé copier les menus.
Car il travaillait maintenant dans un bureau. C’était ce qu’il avait entendu dire lors de son arrivée à Paris :
— Il y a des maisons de banque où l’on gagne quatre francs par journée de travail.
Au bout du mois, quand par bonheur il n’y a pas eu plus de cinq dimanches, cela fait un billet de cent francs que l’on ne doit qu’à ses mérites personnels.
Il se souvenait aussi qu’autrefois son père lui avait dit :
— Tâche d’entrer dans un bureau. C’est là que l’on a sa vie assurée. Mais ce n’est pas toujours facile : pour une place ils ont cinquante demandes. Du temps où nous étions à Paris nous avons connu et ton oncle en connaît aussi, des bacheliers, même des licenciés qui meurent de faim et qui ne trouveraient pas à se faire embaucher comme balayeurs de rues.