Vaneau n’était pas licencié. Pourtant avec ses quatre francs il se chargeait de ne pas mourir de faim. Il était même fier de gagner cent francs par mois. C’est un beau début.
La grande salle, carrelée de verre, où il travaillait, faisait partie d’une maison dont les sous-sols bourrés de coffres-forts remplis de titres descendent profond dans la terre, et dont les quatre ou cinq étages reliés par des téléphones, des monte-charges, des ascenseurs, s’élèvent haut vers le ciel. Il y coudoyait des hommes vides d’humanité, aux âmes si flasques qu’elles devaient pendre au-dedans d’eux-mêmes comme des ballons dégonflés. Le temps qu’ils ne consacraient pas au travail, ils l’employaient à des bavardages de vieilles commères ou, sournois, à s’espionner les uns les autres comme des écoliers. Et ils avaient tant à cœur de se recroqueviller dans la posture du parfait employé, ils avaient si peu conscience de leur dignité personnelle qu’il lui semblait, quand il mangeait le pain qu’il venait de gagner à côté d’eux, mâcher de la cendre.
Lorsque la nuit fut tout à fait venue, il alla dîner.
Tout de suite parce que depuis quelque temps il s’y attendait il devina qu’il y avait du nouveau. Trop de fois il avait entendu Lavaud répéter :
— Le quartier a fameusement changé ! Il y a quinze ans de huit heures du matin à neuf heures du soir la salle ne désemplissait pour ainsi dire pas.
La vie peu à peu s’en était allée ailleurs ; toutes les économies avaient fondu. De luxueux « bouillons » s’ouvraient partout : parquet luisant, tables uniformément recouvertes de nappes blanches, portes à poignées de cuivre étincelantes, allées et venues des garçons, présence rassurante du gérant avec sa serviette sur le bras. Il n’y avait pas assez de patères pour recevoir cannes, chapeaux, pardessus, manteaux. Lorsqu’il faisait beau, vers neuf heures du soir Lavaud quittait son tablier blanc, passait un paletot, et en pantoufles sortait prendre l’air. Une ou deux fois Vaneau n’avait pu faire autrement que de l’accompagner. Seuls les restaurants du quartier l’intéressaient ; il n’y avait pas à péricliter que le sien. Il s’attardait à la lecture des menus encore affichés qu’il jugeait en connaisseur. Mais quand il passait devant les « bouillons » remplis de clients il ne pouvait se retenir de maugréer en haussant les épaules. Que ne pouvait-il entrer, monter sur une chaise et crier :
— Ici vous dînez mal ! On vous y sert de la viande passée à l’alcool et du vin de campêche. Venez donc goûter de ma cuisine bourgeoise !
Il poursuivait son chemin le front bas. Plus rien n’allait. La saison dans la forêt n’avait pas été bonne ; les bénéfices payaient à peine les voyages. L’un après l’autre les quelques fidèles clients du soir étaient partis.
Dans la salle déserte il allait et venait les mains derrière le dos, rouge, suant, soufflant. Jeanne assise paraissait triste. Vaneau lui demanda :
— Qu’est-ce qu’il y a donc ?