De neuf heures du matin à six heures du soir la vie consistait à transcrire des noms et des chiffres en faisant le moins possible d’erreurs. C’étaient de gros registres à lourdes couvertures qu’une femme n’aurait pas eu la force de soulever, des boîtes remplies de fiches multicolores qui constituaient tout un répertoire et dont il fallait connaître le classement sous peine de s’y perdre en de vaines recherches. Des guichets se succédaient tous pareils, mais qu’il n’était pas permis de confondre puisque chacun portait son numéro en évidence dans un rectangle de cuivre. De longues salles renfermaient trois rangées de tables à chacune desquelles deux employées que l’on appelait toutes des « dames » étaient assises l’une en face de l’autre. Jusque sous les combles les différents services étaient répartis par étages. L’escalier A conduisait à la direction, l’escalier B à la bourse.
Dès neuf heures et demie lorsque chacun avait attaqué son travail personne ne pensait plus à ce qui se passait au dehors. N’ayant plus souci que de la maison qui les faisait vivre ils voulaient lui prouver par leur application à la besogne journalière leur dévouement.
On voyait des hommes à cheveux blancs à côté d’adolescents dont la moustache n’allait pas tarder à paraître, des petites jeunes filles — quelques-unes avec leurs jupes courtes n’étaient que des gamines bien qu’elles eussent droit comme les autres au titre de « dames », — en face de mères de famille grisonnantes ; leurs maris ne gagnaient pas assez et elles avaient eu de la chance, disaient-elles, que cette maison eût bien voulu les prendre ; mais avec des recommandations on arrive à tout. Entre ces deux âges extrêmes les autres employés s’échelonnaient. Ils venaient des quatre coins de la France, logeaient aux quatre coins de Paris, plusieurs dans la banlieue, avec l’ennui des trains à prendre mais ils profitaient affirmaient-ils, de leurs dimanches. Vaneau ne les entendait point parler des pays où ils étaient nés : ils avaient assez à faire de s’occuper de leur vie présente avec une femme et des enfants.
Ils étaient une vingtaine, hommes et « dames », séparés des autres par une cloison à hauteur de poitrine. Les tables se touchaient et presque les mains et les visages ; les pieds quelquefois sous les tables se rencontraient. Tous avaient conscience de l’importance du moindre de leurs actes. Chauvin le plus ancien et le plus âgé ne se faisait pas faute de dire :
— Si je venais à manquer ce n’est pas deux employés qui pourraient abattre l’ouvrage que je fais à moi tout seul.
Il n’avait qu’indifférence méprisante pour les femmes, — ce n’est pas lui qui eût dit « les dames ! » — qui ne faisaient que bavarder, rire et voler le peu d’argent que leur donnait l’administration. Elles auraient mieux fait de rester chez elles à éplucher des légumes, à repriser des bas.
Aubert faisait la leçon aux nouveaux venus :
— Tout ce que l’on vous fait faire ici a sa raison d’être. L’omission du plus petit détail peut amener de graves erreurs.
Quant à ces « dames » il y en avait de drapées dans leur dignité de mères de famille ; de pieuses qu’un mot inattendu faisait rougir ; de rieuses qui n’étaient pas fâchées d’être débarrassées du matin au soir de leurs maris et ne pensaient dès qu’elles étaient dans la rue qu’à s’amuser tant que l’heure de rentrer au logis n’avait pas sonné ; deux ou trois jeunes filles qui au contraire désiraient se marier pour être enfin chez elles.
Il y avait aussi le garçon de bureau qui chaque matin magnifiquement vêtu d’une longue blouse blanche faisait avec tranquillité son petit ménage quotidien : il arrosait, balayait puis époussetait en fumant une cigarette. C’était un sage dont la vie s’écoulait comme une calme rivière entre des berges fleuries. Rentrer chez lui tous les soirs, trouver sa femme et ses quatre enfants qui l’attendaient, se contenter d’une soupe suffisait à son bonheur. La journée durant rien de ce qui touchait aux joies et aux inquiétudes des employés ne lui était étranger : il s’associait à tous leurs sentiments avec simplicité. Il en avait vu de plus dures. Vingt années durant il avait travaillé dans la boulangerie. Les ouvriers s’y font de bonnes journées ou pour mieux dire de bonnes nuits, mais ils s’y fatiguent vite et n’ont pas toujours du travail. Tandis qu’ici, s’il ne gagnait après neuf ans de présence que dix-sept cents francs, il pouvait rester assis une partie de la journée et à moins de gravement mécontenter son chef il était sûr d’y trouver toujours sa vie. Il en arrivait même à ne pas admettre qu’on le dérangeât lorsqu’il était assis. Ce ne sont pas seulement les gens des campagnes qui estiment que ce sont là de belles situations. A Paris il ne manque pas de gens qui les recherchent, mais tout le monde n’a point les capacités requises pour faire un garçon de bureau. Certainement on entend dire que les recommandations y sont pour quelque chose, mais ce ne sont que mensonges colportés par des jaloux et de mauvaises langues.