Vers dix heures la maison commençait à vivre.

Des clients circulaient, s’arrêtaient aux guichets ou pour écrire s’asseyaient sur des bancs qui entourent de solides tables munies d’encriers, de porte-plumes, de buvards que l’on renouvelle souvent. Des paysans venus de Seine-et-Marne pour toucher des coupons demandaient des renseignements à un garçon nu-tête dont le métier est de se promener de long en large les mains derrière le dos. Des hommes coiffés de hauts-de-forme passaient en faisant tournoyer leur canne, le cigare aux lèvres. Des femmes portaient de précieux réticules d’où pas un goulot de petite bouteille ne sortait, des chiens les suivaient qui aboyaient. Des garçons d’autres maisons de banque tous coiffés en amiraux étaient là comme chez eux. C’étaient aussi les appels irritants de tous les petits téléphones installés dans chaque service, des tintements de louis, la voix d’un guichetier qui appelait par numéro d’ordre les clients.

L’heure du déjeuner était vite arrivée puisque dès onze heures on en voyait partir qui n’attendaient pas d’être dans la rue pour allumer une cigarette. Mais midi était l’heure la plus importante. Aubert dont la femme travaillait au sous-sol descendait. Des réchauds à gaz sont installés le long des murs ; toutes, jeunes filles, jeunes et vieilles femmes, y font chauffer le ragoût cuit d’hier soir. Trois minutes après Aubert remontait tenant une assiette fumante et débarrassant sa table de travail qu’il recouvrait en guise de nappe d’un journal de la veille, se mettait en devoir de manger là même où tout à l’heure il écrivait. Des garçons vêtus de bleu rentraient avec à chaque main une manette d’assiettes. Quelques employés allaient eux-mêmes nu-tête chercher leur repas pour économiser un pourboire, dans les gargotes environnantes.

Les matinées de lundis ils se mettaient au travail avec moins d’ardeur parce que le souvenir du dimanche était encore vivant. Tous étaient un peu découragés à la pensée que pour se lever tard comme hier, aller et venir chez soi sans se presser, sortir l’après-midi comme des rentiers, il leur faudrait attendre six jours. Le samedi au contraire il semblait qu’ils n’eussent qu’à étendre le bras pour refermer la main sur le bonheur du dimanche. Ils écrivaient avec plus de fièvre et s’interpellaient comme dans l’attente d’un grand événement qui n’allait pas tarder à se produire.

Cette vie Vaneau la vivait comme les autres mais avec le ferme espoir d’arriver à une brillante situation. Où ? Il n’eût pas su le dire. Sans doute depuis presque deux ans qu’il était à Paris il n’avait fait que peu de progrès, mais personne n’ignore que les débuts sont difficiles. Il lui suffisait de constater qu’il maniait avec plus d’aisance le vers traditionnel et il songeait :

— Le reste viendra par la suite, inévitablement.

Il fit la connaissance de Dominique dont la table était proche de la sienne. Dix ans auparavant Dominique était sorti d’un village de la Haute-Vienne avec l’idée lui aussi de devenir célèbre. Il aimait Lamartine et Musset, récitait des strophes du Lac, des tirades de la Nuit de Mai, et répétait souvent en esquissant le geste :

Ah ! frappe-toi le cœur : c’est là qu’est le génie !

mais à voix basse pour que personne autre que Vaneau ne pût l’entendre. Il se flattait d’avoir écrit quelques poèmes mélancoliques mais la fortune ne s’était pas décidée à frapper à la porte de la mansarde où il vivait dans un hôtel meublé, seul. Dès son arrivée à Paris happé par la vie quotidienne il n’avait trouvé ni le temps ni la force de réagir. Depuis dix ans il faisait la même besogne de neuf heures du matin à six heures du soir, il continuerait jusqu’au moment de mourir. Déraciné il ne songeait même pas à rentrer dans son village natal. Qu’y eût-il fait ? Il n’avait jamais pioché ni bêché ni labouré. Tout au plus aurait-il pu scier du bois ; et encore au bout d’une demi-heure les bras lui seraient-ils tombés de fatigue. Ses vêtements étaient râpés. Il ne possédait qu’un pardessus pour la semaine et le dimanche, pour les grands froids et les premières tiédeurs du printemps. Il hésitait des mois entiers devant un ressemelage et frémissait à la pensée d’acheter un chapeau. Peut-être aurait-il pu trouver parmi les « dames » qui travaillaient non loin de lui quelque demoiselle de trente ans comme lui sans fortune et sans avenir à qui la solitude pesait aussi. Mais il ne tenait pas à avoir charge de famille : il préférait sa liberté. Il ne rentrait dans sa mansarde que pour se coucher, s’attardant jusqu’à huit heures du soir chez des marchands de vins qui moyennant six sous vous laissent le temps nécessaire pour boire votre absinthe dans un coin sombre. Dominique croyait à la vertu de l’absinthe : Musset en buvait.

Tout de suite ils fraternisèrent. Vaneau fut heureux de le connaître : c’était le premier poète avec qui il fût en contact. Il ne manque pas de jeunes hommes qui dès leur seizième année élevés dans les lycées de Paris où l’on apprend à discuter de tous les systèmes philosophiques et de toutes les formules d’art, libres d’aller à des conférences, à des concerts, ne peuvent que désirer à leur tour d’être des philosophes, des artistes. Ils se réunissent, partent à vingt ans solidement armés au-devant de la gloire à laquelle ils feront rendre gorge. Il n’en allait pas ainsi pour Vaneau. Ces groupes, s’il les eût connus, il n’aurait eu pour eux qu’indifférence. Il n’avait pas l’habitude des gestes éperdus à l’adresse de la foule.