Presque toujours Jeanne partait le soir avant lui. Quand il rentrait il la trouvait déjà déshabillée, en peignoir, occupée à la cuisine. Le temps était passé des absinthes dans les cafés. La gorge sèche il buvait un verre de vin, troquait contre des pantoufles ses souliers, tout de suite s’installait à son autre table de travail dans le tiroir de laquelle il prenait avec du papier à brouillons le carnet sur lequel aussitôt écrits ils recopiait ses vers. La fenêtre grande ouverte sur l’arbre de la cour, il faisait assez chaud pour qu’il pût rester en bras de chemise. Si les autres avaient oublié leur pays il ne pouvait point à cette heure du soir ne pas penser au sien pour chanter le retour des chèvres et les pâtres qui font des gestes vers le soleil mourant à l’horizon. Jeanne n’aimait point qu’il passât son temps à écrire. Elle lui disait :

— Tu es fou ! A quoi cela te sert-il ?

Il aurait pu la traiter de femme de peu de foi, lui répondre :

— Laisse-moi travailler dans l’ombre jusqu’au jour où de mon front jaillira la lumière.

Il la laissait dire. Elle n’insistait point. Même elle souriait. Il essayait de la convertir. Dès qu’il avait trouvé le quatorzième vers de son sonnet il fallait qu’il se levât et vînt le lui lire. Elle écoutait d’une oreille distraite, occupée à surveiller ses légumes qui achevaient de cuire dans l’eau bouillante. Après elle raccommodait le linge. Pour ne pas avoir à la fin du mois des frais de blanchissage trop élevés elle savonnait et repassait elle-même les pièces de peu d’importance : bas, chaussettes, mouchoirs.

Les premiers dimanches ils allèrent à Grenelle. C’était une boutique peinte en rouge sombre au-dessus de laquelle s’élevaient deux étages dont la façade de plâtre gris s’écaillait, à moitié masquée par des persiennes ouvertes. Ce n’était plus la salle coquette de « là-bas », avec son buffet et son comptoir en acajou, ses glaces, ses tables de marbre. Sans doute les ouvriers, les cochers peuvent dépenser beaucoup d’argent à chacun de leurs repas, même entre leurs repas, mais venaient-ils ici en nombre suffisant ? Lavaud voulait paraître enchanté :

— Les dimanches, expliquait-il, c’est la même chose partout, à Grenelle comme ailleurs. Les clients restent chez eux ou bien ils s’en vont à la campagne.

Hélas ! Il était allé leur faire signe à la campagne : presque tous avaient passé allant au Pas-de-la-Mule. C’était une grande pitié. Que de fois Vaneau l’avait entendu dire :

— Sitôt que les affaires auront repris et que nous aurons quelques sous nous irons nous installer dans les environs de Paris à la campagne, et Jeanne avec nous si elle n’est pas encore mariée. Tu auras une situation et tu viendras nous voir avec ta femme car toi tu seras sûrement marié. Un jeune homme ne peut pas vivre seul.

A cinquante ans Lavaud devait se contenter d’un rêve. Aujourd’hui il végétait dans cette boutique sans élégance, étant de ceux sur qui pèse le destin et qui finissent par s’y habituer. Jeanne avait beau interroger sa mère ; ce n’étaient que réponses vagues :