— Mais oui : ça marche mieux que nous ne l’espérions. Seulement pour les deux cents francs que nous vous avions promis…

— Mais, maman, ni Louis ni moi nous ne pensons à vous les réclamer ! Nous voudrions vous savoir heureux. C’est tout.

— Oui ! Oui ! Ne t’inquiète pas !

Lavaud se morfondait sans l’avouer. Chaque quartier de Paris est comme une ville. Quitter l’Opéra pour Grenelle c’est s’expatrier. Les Halles lui manquaient avec leur tumulte de chaque matin. Il devenait morne à en oublier ses queues de mots dont il était toujours le premier à rire d’un bon rire, qui secouait son gros ventre. Maintenant il mangeait des radis sans dire :

— Le radis cale les joues.

Ainsi se développaient quatre vies parallèles suivant la ligne d’un travail ingrat qu’il fallait chaque jour reprendre. Mais Jeanne et Vaneau ne faisaient que de commencer ; ils reprenaient pour leur compte ce rêve de pouvoir vivre un jour dans une petite ville que la proximité de Paris fait trouver délicieuse. Jeanne en vraie Parisienne refusait de « s’enterrer » dans un « trou » de province. Mais elle eût aimé un bourg coquet de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne. On y voit une rivière qui n’a pas besoin d’être endiguée entre des quais et qui fait tourner en passant la roue d’un moulin pour rendre service ; une rue qui est la grand’rue bordée de maisons qui n’ont guère changé depuis deux siècles. Les premiers arbres d’une forêt s’approchent des dernières maisons pour lier connaissance avec les hommes. Ils vivraient dans une maisonnette entourée d’un jardin. Sur la terre il n’y aurait pas de bonheur plus complet.

Ils perdirent l’habitude d’aller à Grenelle chaque dimanche parce que ce jour-là seulement ils pouvaient déjeuner seuls en tête-à-tête. De moins en moins lorsqu’ils les voyaient arriver les Lavaud leur sautaient au cou. Sans doute aimaient-ils leurs fille et gendre mais les nécessités de la vie sont terribles et cela faisait le dimanche quatre repas de plus qui ne mettaient pas un centime dans la caisse. Jeanne dit :

— Moi je connais maman. Elle ne pense qu’à elle. Je ne lui en fais pas un reproche mais maintenant que je suis mariée elle n’en demande pas plus. Elle est tranquille de ce côté.

Et Vaneau :

— Je crois que ton père ne tient pas tant que ça à nous voir. Il ne nous en veut pas mais il me semble que nous lui ferons plaisir en ne multipliant pas nos visites.