Ils sortaient ensemble l’après-midi.

Ce n’étaient plus pour Vaneau les dimanches d’autrefois qu’il attendait pendant des semaines puisque avec Lucie chaque semaine n’amenait pas comme récompense son dimanche. Ce n’était plus une jeune fille entourée de mystère qui lui donnait le bras : c’était sa femme, jeune, jolie mais qu’il n’aimait pas avec la même inquiétude. Ils allaient à pied jusqu’aux fortifications peuplées de gamins qui cherchaient à se débarrasser de leurs cerfs-volants ou par l’omnibus au Jardin des Plantes où ils regardaient beaucoup plus les animaux que les fleurs et que les arbres. Ils traversaient ensemble des jardins publics où tous les bancs sont occupés, suivaient des avenues où jamais la poussière ne manque. En Août l’avenue de l’Opéra était presque déserte ; les boulevards n’étaient pas encombrés. Paris était toujours peuplé des milliers de travailleurs que la vie attache aux ateliers, aux magasins, aux bureaux. Mais on voyait que tous les oisifs s’étaient enfuis aux quatre coins de la France sous l’ombre des arbres, près de la fraîcheur de l’eau. Vers six heures du soir Jeanne et Vaneau s’installaient à la terrasse d’un café. C’était leur plus grosse dépense de toute la semaine.

III

Il était convenu depuis longtemps qu’ils iraient passer ensemble les dix jours de leur congé chez les parents de Vaneau qui n’avaient pu venir assister au mariage. Peut-être le voyage les avait-il effrayés. Nos pays ne sont pas à une grande distance de Paris, mais ce sont ces petites lignes, madame, le long desquelles les trains ne se pressent pas. Puis il faut attendre, en pleine nuit dans une salle ouverte à tous les courants d’air. Il y a le buffet mais nous aurions vite fait d’y dépenser nos quatre sous. Un repas qui coûte un franc cinquante, ce n’est pas pour rien. Ici avec un franc cinquante nous vivons à deux la moitié d’une semaine.

Ils partirent un samedi soir avec les occupants habituels des wagons de troisième classe : la bonne vieille que sa fille et son gendre viennent de mettre dans le train ; elle garde d’abord sur ses genoux son panier bourré de « denrées » que dans les villages on ne pense pas à acheter ; le monsieur revêche et digne, petit commerçant ou petit rentier, qui pourrait voyager en deuxième classe (mais certainement !) et qui préfère les troisièmes parce que l’on y est moins seul, que l’on peut s’y endormir sans craindre d’être assassiné pendant son sommeil ; des jeunes gens qui s’échappaient pour une ou deux semaines et se promenaient dans le couloir en fumant des cigarettes heureux peut-être à la pensée de retrouver au pays une jeune fille qui leur avait promis de les attendre pour se marier quand ils auraient une situation.

Ils s’installèrent. Il n’avaient pas l’un pour l’autre ces attentions, ces prévenances particulières aux vrais amoureux et qui parfois nous font sourire. Vaneau considérait Jeanne comme toujours un peu distante de lui : ce n’est pas à vingt-cinq ans que l’on prend l’habitude d’être aux petits soins pour une jeune femme. Ils avaient presque le même âge. Jeanne ne pouvait pas lui être maternelle ; il ne pouvait la protéger comme une petite fille. Pourtant elle l’avait obligé à prendre son pardessus parce que Septembre venu les nuits sont fraîches. Elle s’arrangea dans son coin en femme sérieuse, son chapeau posé sur le filet, sa jupe assez relevée pour ne point ramasser la poussière. Ce voyage ne l’enchantait pas. Elle regrettait Paris. De dix jours elle n’aurait plus à sa disposition sa cuisine, sa chambre à coucher où les yeux fermés elle aurait pu prendre chacun des objets dont elle avait besoin. Elle s’endormit presque tout de suite. Vaneau se leva, s’en fut dans le couloir fumer une cigarette. Le train s’enfonçait dans la nuit. Quelques petites lumières n’allaient sans doute pas tarder à s’éteindre. Vaneau songeait :

— Vers ma vingt-cinquième année je retourne dans mon pays avec ma femme.

Mentalement il appuyait sur ces deux mots pour se convaincre qu’ils exprimaient une réalité.

— Est-ce qu’en traversant les rues j’oserai lui donner le bras ? Il me semble que je n’ai pas grandi. J’ai moins de hardiesse aujourd’hui qu’à l’âge de huit ans. Jamais devant mes parents je n’embrasserai Jeanne.

En même temps qu’il se regardait, la cigarette aux lèvres, dans la grande vitre du wagon, il voyait au fond de lui-même.