— Je porte en moi cent ans de soumission. Je ne sais point marcher la tête haute et ne pourrais frapper à des portes qu’avec le désir intime que personne ne m’ouvre. Pourtant suis-je un résigné ? Je sens que non ; je commence à ne plus me contenter de mon sort. Déjà j’ai voulu monter…

Ce fut tout à coup comme si dans la vitre il eût vu Lucie à côté de lui. C’était dans un train qu’il l’avait rencontrée. Pendant que derrière les collines le jour luttait silencieusement avec la nuit ils avaient causé, puis il avait enjambé la cloison qui le séparait de Lucie. Depuis des mois elle avait disparu. Il eut envie de crier. Rêves fous, enthousiasmes ! Certitudes d’un instant !… Cinq minutes après haussant les épaules il jeta sa cigarette et vint s’asseoir près de Jeanne qui dormait. Il n’eut pas de cloison à enjamber.

Il trouva son père vieilli. On l’entendait traîner ses pieds sur les carreaux dans la maison, sur le gravier dans la rue. Il travaillait avec moins d’ardeur qu’autrefois. Pourtant Vaneau l’avait vu debout les matins d’été bien avant que le soleil n’eût jailli comme une menace du creux de l’horizon. Couché après les poules, il était levé avant elles. C’est lui qui allait ouvrir la porte de leur toit. Dans le quartier elles étaient toujours les premières dehors. Il partait à quatre heures du matin lorsque l’air est encore d’une fraîcheur délicieuse ; on entend toutes les alouettes, on en voit seulement quelques-unes ; il n’y a déjà presque plus de rosée sur l’herbe. Vaneau l’avait vu riche de force et de santé boire de l’eau fraîche à plein pot. Maintenant vite essoufflé il partait à petits pas, à regret, comme s’il s’était dit :

— Pourtant je voudrais me reposer un peu cette après-midi dans le fauteuil. Je vais avoir soixante ans. Ce serait bien mon tour.

Quant à sa mère Vaneau la retrouva telle qu’elle avait toujours été : sèche, alerte, les cheveux à peine grisonnants bien qu’elle approchât elle aussi de la soixantaine. Dès le petit jour elle retournait les matelas sur les lits, lavait les carreaux, époussetait les meubles et la cheminée : à huit heures du matin comme autrefois la maison était propre, nette ; elle pouvait recevoir n’importe qui sans rougir, sans être obligée de s’excuser :

— Ah ! madame, que je vous demande pardon de vous faire asseoir au milieu de ce désordre ! Mais j’étais fatiguée et je me suis levée un peu tard.

Il ne pouvait jamais être question de fatigue puisque chaque jour ramenait les mêmes besoins.

Jeanne avait oublié leurs visages : elle ne put les trouver ni l’un ni l’autre vieillis. Certainement à Paris plus d’une fois on avait parlé de l’oncle et de la tante ; c’était elle qui aux environs de chaque premier Janvier mettait la main à la plume pour envoyer à ceux des champs les meilleurs souhaits de ceux de la grande ville. Mais presque quinze ans s’étaient écoulés depuis l’unique séjour qu’elle eût fait ici.

Eux aussi l’avaient oubliée. Ils ne retrouvaient plus en elle la petite fille qui jouait avec Louis sous le châtaignier. Ils l’embrassèrent mais en la regardant d’abord avec un peu de défiance : à la fois leur nièce et leur belle-fille n’était-elle pas aussi une Parisienne ? On sait dans les petites villes que les Parisiennes ont plus de goût à faire des frais de toilette que des économies. Ils ne s’étaient pas opposés à ce mariage. Puisque leur fils ne pouvait pas éternellement vivre seul, mieux valait qu’il épousât Jeanne que la première venue. Elle s’était habillée le plus simplement possible et n’avait pas mis de voilette. Vaneau avait trop de fois entendu sa mère répéter :

— Mettre une voilette ! C’est bon pour les grandes dames, et encore !… Mais aujourd’hui toutes les gamines, à quinze ans, en ont une sur le nez ! Ah ! si j’avais une fille, ça ne se passerait pas ainsi, je vous en donne ma parole d’honneur !