Ensuite que s’est-il passé ? Quelqu’un a dû venir lui frapper sur l’épaule et lui demander :

— Qu’est-ce que vous faites là, mon ami ?

Il a dû se lever, s’en aller au hasard, suivant l’un, suivant l’autre, de l’étude où vaille que vaille il a rangé ses quelques livres, à la lingerie où il a donné son trousseau. Il a dû monter au dortoir faire son lit, redescendre au réfectoire où bien qu’il n’ait pas faim il a été forcé de manger au milieu du bruit que font cent cinquante voix. Après la prière à la chapelle, il s’est couché, juste sous une veilleuse qui lui fait mal aux yeux. Il se sent malade et ne se plaint pas. Est-ce qu’on a le droit d’être malade en pension ? Les autres se moqueraient de lui. Il se cache du mieux qu’il peut la tête dans le traversin ; isolé, dans ce lit que sa mère n’a pas arrangé il pleure sans bruit, sans oser chercher son mouchoir, parce que le surveillant qui fait sa ronde le punirait certainement : on ne doit pas avoir en pension le droit de pleurer.

C’était une maison où les dortoirs sont perchés tout en haut des murs, comme des nids au faîte des arbres que le vent secoue. Huit jours durant, aux heures des récréations, il erra de corridor en corridor parce qu’il ne voulait pas jouer dans la cour avec les autres. Ils verraient tout de suite qu’il était timide, qu’il portait une culotte rapiécée. Ils se moqueraient de lui, le feraient souffrir.

Les soirs, dans la salle d’étude, à l’heure où les lampes à pétrole charbonnent, il se tenait immobile devant son pupitre, la tête brûlante.

Le jeudi c’étaient des promenades dans les bois jonchés de vieilles feuilles, des bois sans ronces qui ne ressemblaient pas à ceux de son pays. Son cœur se serrait lorsque vers quatre heures quand le soleil se couche et que durcissent les ornières, il passait devant quelque maison isolée où, debout derrière une fenêtre, des enfants de son âge mordaient dans des tartines. Il rentrait, le sang aux poings d’avoir beaucoup marché. Il mangeait un morceau de pain sec après avoir bu un plein gobelet d’une eau froide que le moins fatigué allait chercher à la pompe. Il se couchait les pieds gelés, et trouvait en se réveillant, dans sa cuvette un bloc de glace. Lorsque la cour était couverte de neige il fallait qu’il courût bon gré mal gré, se faisant petit, tâchant de se mêler à des groupes, — qui n’avaient guère souci de lui, qui même le rejetaient, — pour ne pas devenir le but vers qui toutes les boules de neige eussent convergé. Car il n’aurait pas été de force à la lutte ; ses mains boursouflées d’engelures lui faisaient trop mal pour qu’il les pût plonger dans la neige.

Les « grands » l’effrayaient. Il en connaissait de beaucoup plus âgés que lui qui avaient jusqu’à dix-huit ans. Parmi eux l’on trouvait les rhétoriciens. Il faut tout connaître pour être rhétoricien ; il lui semblait que jamais lui ne pourrait le devenir. Il ne traversait leur cour, leur étude, que pénétré de respect en baissant les yeux. Ils lançaient avec une telle force des balles en peau rembourrées de chiffons que d’un seul coup ils l’eussent anéanti. Ils avaient tant de livres, de gros dictionnaires, que, l’intérieur de leurs pupitres ne suffisant pas, ils en entassaient entre les pieds des tables.

Heureusement il faisait partie des petits et des moyens ; il n’y avait que deux divisions. Mais là encore il avait peur de tout le monde. Il en voyait d’habiles à tous les jeux, pour qui la barre fixe, le trapèze n’avaient pas de secrets, de riches, qui ne mangeaient pas comme les autres. Au lieu de l’innommable soupe du matin, — eau claire où nageaient de gros haricots rouges, — ils déjeunaient d’œufs sur le plat et buvaient un verre de vin pur. D’autres avaient la supériorité d’être nés à Nevers ; c’est une grande ville avec sa cathédrale, sa caserne, sa rue du Commerce, toutes ses autres rues dont chacune a un nom, et ses maisons dont chacune a un numéro. Il avait du respect même pour de plus jeunes que lui, parce qu’ils étaient entrés ici deux ou trois ans plus tôt ; il prenait garde de les froisser. Surtout il en voyait dans sa classe qui, eux aussi sans doute, avaient été les premiers à l’école dans d’autres pays. Là-bas personne ne pouvait lutter avec lui. Il trouvait ici avec qui se mesurer ; il lui arrivait de ne pas être le plus fort. C’était un pauvre petit qui ne demandait pas mieux que de travailler, mais il n’était pas le seul à avoir son amour-propre, sa bonne volonté. La vie déjà commençait-elle ?

Les professeurs étaient inaccessibles, impeccables. Ils dominaient le peuple des élèves comme des chênes qui regardent de haut les jeunes pousses. Ils n’avaient pas pour lui d’attentions spéciales parce que personne ne le leur avait recommandé. Au réfectoire ils s’asseyaient à une table surélevée vers laquelle il n’osait pas diriger ses regards.