Il vécut ainsi tremblant et travaillant à l’écart, se tenant dans les coins de la cour sous le hangar à poteaux de fonte près du petit pavillon où chacun dans une case rangeait ses chaussures, son cirage et ses brosses, se blottissant vite dans son lit et fermant les yeux pour s’en aller en rêve vers son pays, vers sa maison où jamais la nuit on n’allume de veilleuse.

Pourtant il eut des heures d’enthousiasme certains soirs où l’étude était tiède. Le menton appuyé sur la paume de ses mains, il partait en d’autres rêves pour d’autres pays.

Toute l’antiquité se levant de son sommeil, se dressait devant ses yeux éblouis d’enfant qui ne s’étaient reposés jusqu’alors que sur des paysages réels. D’entre les îles aux doux noms que caresse une mer harmonieuse et bleue, elle se levait pareille à Vénus qu’il voyait moins pâle que la Vierge Marie, elle montait comme une vapeur embaumée, tout entourée de nymphes en robes blanches. Dans une plaine grise de roseaux secs, des hommes d’un prodigieux héroïsme s’entre-tuaient à l’aide de glaives courts ; d’autres drapés dans leurs toges debout sur leurs seuils, d’un doigt levé désignant la voûte du ciel, prononçaient d’admirables sentences. Des temples carrés jaillissaient du sol dur. Dans d’humbles maisons à toits plats les laboureurs s’inclinaient devant les statuettes de bois des dieux Lares, à l’heure où les bergers sous un hêtre jouaient sur leurs pipeaux, en regardant glisser le soleil, des airs déjà bien vieux.

Sa maison ? Il la revit lors des vacances de Pâques qui durent presque deux semaines, avec de la neige encore dans les chemins creux et un beau soleil déjà sur les violettes. Il la revit lors des grandes vacances ; aussi loin que l’on regarde elles apparaissent telles qu’une plaine à l’horizon de laquelle ne s’aperçoit même pas le dernier jour, comme une colline d’où descend entre deux rangées de platanes le chemin du départ. Les grandes vacances commençaient bien avant le jour de la distribution des prix. Il semblait que dès le premier Juillet elles fussent une réalité. Mais, lorsqu’ils faisaient leurs malles dans la poussière de la cour, nu-tête, en plein soleil, c’était d’une impatience, d’une fièvre si délicieuses, si aiguës que la joie du jour définitif s’en trouvait à l’avance comme diminuée. Écouter le discours et les chœurs, aller et revenir de sa place à l’estrade avec des couronnes et des livres, en se disant que tout à l’heure ils prendraient le train, ce n’était presque rien à côté du marteau qu’ils se disputaient pour clouer une caisse, des cordes qu’ils s’arrachaient pour ficeler la vieille malle longue et plate.


Mais il n’était plus le même. Il lui arrivait de rencontrer de ses anciens camarades de l’école primaire ; ils travaillaient, apprenant chacun le métier de son père. Les uns portaient des blouses blanches de plâtre et de chaux, d’autres avaient les mains noires du charbon des forges où l’on ferre chevaux et bœufs. Il les retrouvait grandis, avec de grosses voix, forts comme des hommes, ne connaissant ni les tressaillements des jours de départ, ni l’angoisse de s’endormir chaque soir à trente lieues de son pays. D’eux aussi il avait peur à cause de leurs rires quand ils rencontraient les filles. Même pendant les vacances il y avait entre eux et lui beaucoup plus de trente lieues.

Il retrouvait à la maison plus d’économie que jamais. Il fallait que l’on vécût de privations pour qu’il restât au collège. On lui disait :

— Ainsi tu t’imagines que tu ne nous coûtes rien ? Regarde seulement le total de ce qu’on a dépensé pour toi cette année.

Ne pouvant passer ses après-midi à des promenades, des journées entières à des excursions avec les fils des riches qui comme lui revenaient en vacances, il vivait solitaire, replié sur lui-même.

Quand il entra dans sa quinzième année il retourna souvent se promener dans les bois qu’enfant il avait fréquentés, où il n’avançait encore qu’avec crainte, comme dans une forêt vierge. C’était par de chaudes après-midi d’été : on n’entend que les sauterelles et les grillons. Devant lui çà et là, dans la plaine, des maisons dont le chaume avait dû brûler étaient coiffées d’ardoises étincelantes. Des sensations en lui s’associaient à des réminiscences de phrases lues et relues là-bas certains soirs de rêves. Ce n’était pas la torpeur des après-midi qui s’abattait sur lui ; mais leur âpre beauté faite de silence et de lumière le maintenait, jusqu’aux approches du crépuscule, debout contre un chêne à regarder ces paysages où pas une feuille ne palpitait.