Il connut les premiers troubles de l’adolescence. Sa voix mua. Il prit soin de sa personne à cause des jeunes filles qu’il pouvait rencontrer. Les beaux livres de la Bibliothèque Rose et ceux qui racontaient les exploits de héros comme le Lion de Flandre et le Taureau des Vosges dormaient leur éternel sommeil, enfouis dans le placard sous des journaux jaunis. Il peuplait d’autres figures idéales l’amère solitude de son adolescence. Il ne regardait qu’à la dérobée les jeunes filles de son pays, trop timide pour s’avancer à leur rencontre avec, comme hérauts, les feux de son regard : leurs rires le déconcertaient. Elles étaient pour ceux qui vivaient toujours ici ; pour ceux même qui, revenant aussi en vacances, les éblouissaient par leur assurance, leurs belles paroles et leur richesse. Mais il s’en allait le long des sentiers qui se cachent dans les bois. Il allait beaucoup plus loin, errant avec Atala dans les forets du Nouveau Monde, avec Amélie par ces landes où toujours un vent de Novembre gémit sur la bruyère, buvant avec Virginie aux fontaines de l’Ile-de-France. Parfois il rêvait de mourir près de Graziella, bercé sur les flots bleus d’une mer admirable.
Il vivait dans l’espace, loin des villages dont l’unique rue est un chemin bordé de chaumières qui n’ont ni le temps de se nettoyer, ni l’argent nécessaire pour se soigner ; aussi sont-elles bien malades. On hésite entre deux portes presque semblables et, croyant entrer dans la chaumière, c’est dans l’écurie que l’on pénètre. A l’écurie il n’y a personne. L’âne travaille dur et la vache est aux champs ; loin de la petite ville où un peu avant midi le quartier de l’église d’habitude silencieux s’anime. Des laveuses rentrent le tablier trempé. Elles laissent leur porte grande ouverte, rapprochent les tisons dans la cheminée, ou bien allument leurs fourneaux. Elles viennent au puits et s’en retournent, leur seau plein, avec un balancement de leur bras inoccupé.
Il vivait dans le temps, hors des histoires que les femmes se racontent sur le pas des portes : des Letourneur qui ont des dettes partout, à qui si cela continue le boucher refusera de la viande et le boulanger du pain ; du père Papon qui ne peut plus marcher qu’avec deux béquilles et qui n’ira pas loin maintenant ; du gamin des Clergot qui fait les quatre cent dix-neuf coups à Paris.
Il vivait dans ses rêves, dans sa solitude. Qu’eût-il fait d’argent pendant ses vacances ? Il ne fumait pas, n’allait pas au café. C’étaient les deux seuls plaisirs coûteux et possibles dans cette petite ville où il n’y avait pas de place pour un théâtre. A peine si une fois l’an deux chanteuses inévitablement comiques donnaient une soirée au Café de Paris. Elles partaient le lendemain matin ; peut-être même ne se couchaient-elles pas.
A dix-huit ans la vie lui paraissait aussi simple qu’une route à suivre depuis longtemps tracée. Ce n’est pas en vain qu’il s’était développé dans le triple isolement d’une famille qui ne voit pas plus loin que sa maison ; d’un collège enfoui entre des arbres dans le calme d’une province où des maîtres indolents ne se soucient point de diriger les enthousiasmes précoces ; d’une petite ville qui ne voit pas plus loin que son horizon de montagnes et ne s’occupe pas de la bataille des idées à Paris où croit-elle toutes les portes s’ouvrent d’elles-mêmes devant les jeunes bacheliers.
Il n’avait pas de but. Lorsque rêvant d’amour il s’essayait à écrire des vers, il se voyait à Paris, logeant sous les tuiles dans une mansarde étroite mais claire. Devant la fenêtre flottaient aux soirs de Juin des plantes grimpantes ; l’hiver assis près de son poêle rouge, il regardait le ciel gris. Il fréquentait des poètes, des artistes ; tous portaient les cheveux longs.
Bachelier il aurait pu continuer ses études ; mais cela eût coûté trop cher. Son père l’avait mené jusqu’au haut de la côte en soufflant : il était à bout de forces.
Il avait maintenant, disait-on, tout ce qu’il fallait pour réussir. Il ne lui restait plus qu’à se lancer dans la vie. Mais il devait d’abord passer par la caserne.