C’était une ville de trente mille âmes où la caserne est reléguée à l’extrémité d’un faubourg. Il se dirigea vers elle, sa légère valise à la main. Il était trois heures d’une après-midi d’Octobre. Un vent froid soulevait des restes de poussière de l’été et faisait tomber les dernières petites feuilles des acacias plantés le long de la voie ferrée. Le soleil pâle rougeoyait sur les vitres de quelques maisons. Vaneau marchait sans enthousiasme, comme un bœuf piqué pour la première fois par le dur aiguillon de la vie. D’un seul coup d’œil il embrassa les trois grands corps de bâtiments à cinq étages, percés de centaines de fenêtres. D’autres locaux moins importants s’apercevaient de-ci de-là. La cour lui parut immense. Il n’y poussait pas un brin d’herbe.
Vaneau portait bottines, veston et chapeau de paille. Un feutre eût convenu davantage au commencement d’Octobre, mais c’était un vieux chapeau dont la paille avait jauni comme les feuilles mortes et qu’il jetterait. Devant le poste de police des gradés, les mains dans les poches de leurs pantalons rouges, fumaient et ricanaient en dévisageant ce « civil » imberbe dont le veston jaunâtre ne valait pas une bonne blouse. Il entra dans une chambrée vers quatre heures du soir à l’époque où les doux rêveurs marchent mélancoliques parmi les feuilles mortes. Six ans auparavant presque jour pour jour il était assis sous le trapèze, la poitrine gonflée de sanglots. Il vit les lits rectangulaires à couvertures brunes, les hauts paquetages protégés par des mouchoirs bordés de rouge, les équipements accrochés à la tête des lits, et le râtelier d’armes où tous les fusils avaient exactement les mêmes dimensions.
A l’arrivée des bleus il vit la caserne transformée en caravansérail où se rencontraient des hommes qui parlaient des patois fort différents. Ils venaient avec des valises de tous prix et des baluchons de toutes formes, avec des souliers à lacets, des bottines à boutons et des sabots sans lacets ni boutons, avec des chapeaux melons, des chapeaux mous, des casquettes « cycliste » et des casquettes de vrais paysans, avec des blouses, des vestons, des pardessus, effarés ou crâneurs, silencieux ou bruyants, grands et petits, maigres et gras, bruns, blonds, roux, s’éparpillant, ondulant pour se rassembler à des commandements dont ils devinaient le sens, happés par des hommes de garde, par des fourriers, par des « pays » qui cherchaient à les reconnaître.
Il vécut là des jours de corvées, d’exercices, de nourriture rance, de lavages de loques dans des eaux sursaturées de savon bon marché. Les autres, joyeux, se bousculaient sur les lits, astiquaient avec ferveur, entouraient de plus de soins leur fusil que leur propre corps, paysans venus de Saintonge et d’Auvergne avec des têtes carrées et des fronts étroits. En bourgerons sales dont leur torse et leurs bras avaient pris l’habitude, ils jouaient aux cartes le soir, accroupis ou, lorsqu’ils avaient reçu de l’argent, traversaient la nuit de la grande cour pour aller boire un litre à la cantine en fumant des pipes. Nul doute que les gamins des villages avec qui jadis il avait fréquenté l’école, ne dussent, sonnés leur vingt et un ans, vivre des jours pareils dans des casernes identiques. Mais il avait mené une vie trop différente de la leur pour pouvoir fraterniser avec eux, trop jeune encore pour les accepter tels qu’il les voyait, obscènes et brutaux.
Les gradés maniaient le règlement comme une arme redoutable. Ils passaient enivrés de leur puissance sans limites, de leur gloire. Deux galons rouges cousus sur les manches d’un bouvier le rendaient infaillible et inviolable. Vaneau ne demandait pas mieux qu’il en fût ainsi. Mais il les vit mauvais, rancuniers comme de simples mortels, ignorants, quelques-uns stupides. Alors il se révolta, timidement d’abord, puis avec certitude. De leurs galons que le premier venu pouvait porter, il ne voulut pas. Et Vaneau apprit à connaître la salle de police, les repas que l’on y fait assis sur le dur rebord du lit de camp, sa gamelle entre les genoux, et les après-midi de dimanches que l’on passe à récolter des brins de paille dans la cour.
Il sortait souvent le soir après la soupe. C’étaient presque quatre heures de liberté dans une ville qui avait l’air de mettre à sa portée tous les plaisirs du monde dans des rues brillamment illuminées ; de petites ouvrières sentimentales y passent qui tout le jour ont chanté des romances. Mais pour les éblouir il n’avait point de galons qui étincellent comme des miroirs à alouettes. Il n’avait pas assez d’argent pour s’asseoir dans les cafés luxueux où parmi la musique et la fumée des cigares on peut oublier que l’on est soldat. Et il ne pouvait pas non plus s’attarder avec les autres dans les gargotes louches. Trois et quatre heures durant il se promenait seul, préférant les rues désertes, les ruelles obscures. Il allait inconnu, anonyme, mais vêtu d’effets matriculés, armé d’une baïonnette qu’il n’aurait jamais eu l’audace d’enfoncer dans la poitrine d’un homme. Il marchait vite comme pressé d’arriver quelque part, mais sans but. Le dimanche il errait dans les prairies qui entourent la ville, suivant les bords du fleuve et du canal sous les coteaux plantés d’arbres et de vignes, mais traînant avec lui l’idée de sa servitude comme un âne attaché par une corde à un bateau. De l’entrée du vieux pont de pierre il s’attardait à regarder la ville avec ses maisons qui grimpent vers la cathédrale dont la tour les domine, et vers le palais des Ducs qu’elles masquent. La Loire coulait sur du sable fin entre des îles dont les dimensions varient au gré des saisons et des crues. Il se souvint longtemps d’un splendide dimanche de Pâques où les cloches de la cathédrale et des églises chantaient la résurrection du Christ et le retour du printemps. Des jeunes gens avec des jeunes filles en robes claires passaient ironiques devant la caserne, s’en allant rire dans les guinguettes. Lui, de faction, immobile, l’arme au pied, les regardait.
Il fit des marches et des exercices de nuit, brûlant des cartouches contre un ennemi que représentaient soit une haie bien taillée, soit de vieux saules difformes, des feux de guerre dans une plaine sinistre brûlée par le soleil, plus vaste à elle seule que cent cours de casernes, de grandes manœuvres avec le sac chargé réglementairement ; la sueur tombait de son front dans la poussière stérile. Comme autrefois lors des promenades d’hiver, quand il voyait avec envie des enfants de son âge derrière les vitres de leurs maisons mordre dans des tartines, il eût voulu être un des paysans qui debout sur leurs seuils ombragés regardaient passer les soldats. Mais il pensait surtout aux jeunes gens riches qui ont assez de relations pour se faire exempter du service militaire. Il les devinait à cette heure assis sous des tentes au bord de la mer, se balançant dans des hamacs accrochés aux arbres de parcs délicieusement frais. L’eau dans les bidons secoués par la marche tiédissait vite. Il était si fatigué qu’aux haltes il ne se sentait pas la force de courir jusqu’à la voiture de la cantinière autour de laquelle les autres se bousculaient. La vie commençait si rude que parfois il croyait rêver.
De ce cauchemar il se réveilla pourtant. Il se secoua comme un arbre que l’on vient d’émonder d’inutiles branchettes, mais qui frissonnera longtemps encore d’avoir été blessé par la serpe.
IV
Dès huit heures du matin c’était grande tranquillité sur les toits de vieilles tuiles et d’ardoises neuves. Les maisons pouvaient paraître dispersées, en désordre, tant on en voyait un peu partout, à la file, isolées, groupées autour de l’hôtel de ville. Mais ceux qui connaissaient les noms des routes et des rues et les chemins qui n’ont pas de noms, savaient que chaque maison était fidèle à sa rue, à sa route, à son chemin.