Un cheval prenait son temps pour paître : il avait devant lui toute l’étendue du pré. Des vaches, n’ignorant pas que c’était joli de produire du lait qui se vend cher, se reposaient mollement sur cette herbe qu’elles semblaient dédaigner. Des oies s’en allaient avec leurs larges pattes sans s’inquiéter des traces qu’elles pouvaient laisser de leur passage. Sur les haies on aurait pu mettre à sécher beaucoup plus de linge encore. Le coq du clocher presque invisible dans l’azur, tournait comme une simple girouette à tous les vents.
Des villages d’alentour il n’était pas question. Chaque matin les retrouvait à leur poste, Sonne à l’est, la Vallée à l’ouest, Sommée au sud, Richâteau au nord, comme des sentinelles sur la lisière des bois, comme des travailleurs éparpillés dans les champs. Aucun d’eux n’avait entre ses chaumières le centre que constituent le clocher d’une église, le clocheton d’une mairie. Mais ils étaient beaucoup plus paisibles que la petite ville pourtant silencieuse. Ils n’entendaient même pas toujours sonner l’angelus : cela dépendait du vent. Et ils ne s’occupaient pas beaucoup de politique. Qu’elles fussent en bordure d’une route départementale ou dispersées le long de chemins que n’entretenaient pas les cantonniers, leurs chaumières depuis plus d’un siècle voyaient chaque année le blé mûrir et fleurir les pommes de terre : c’était pour elles une certitude préférable à toutes les disputes. Et sur les toits de chaume c’était encore plus grande tranquillité que sur les toits de tuiles et d’ardoises.
Ce n’était pas une mince affaire pour Vaneau que de se trouver là une situation. Les places de barbouilleurs de papier n’y abondaient pas : on en connaissait seulement cinq ou six. Peut-être même étaient-elles encore plus difficiles à chercher qu’à trouver, tant il se sentait sûr à l’avance de l’inutilité de toute démarche. Pourtant il fallait qu’il fît preuve de bonne volonté. Un jeune homme qui sorti de la caserne rentre dans son pays, ne peut rester inoccupé même s’il n’a pas de quoi vivre. Il s’en manquait de si peu que ce ne fût son cas ! Son père n’aurait pas été jusqu’à lui dire :
— Te voici en âge de gagner ta vie ; tu apprenais tout ce que tu voulais, il faut que ça te serve maintenant. Tu ne mangeras que le pain que tu pourras payer toi-même.
Ils savaient qu’il faut attendre ; mais ils n’auraient pas pu attendre des années.
Il frappa à l’étude du notaire, au bureau du banquier, sonna à la grille du receveur de l’enregistrement. Sans doute ils avaient entendu parler de ses succès au collège ; ils se souvenaient de l’avoir couronné jadis lors des distributions de prix à l’école des frères, toujours le premier dans chaque classe ; mais cela n’avait plus aucune importance. Vaneau n’était plus qu’un jeune homme qui avait besoin de travailler pour vivre. Certainement ils songeaient au fond d’eux-mêmes :
— Mon pauvre garçon, tu aurais mieux fait de te mettre à bêcher nos jardins aussitôt obtenu ton certificat d’études.
Ils n’allaient point jusqu’à le faire asseoir. Ils le recevaient le plus vite possible. Chacun d’eux employait à peu près la même formule :
— Vous savez, ceux qui sont ici tiennent à y rester. Mais on ne peut jamais tout prévoir. Comptez que la première place libre sera pour vous.
Ils parlaient avec une assurance d’hommes de qui dépendent beaucoup de vies. Vaneau les écoutait avec l’humilité de quelqu’un qui ne peut pas faire lui-même sa destinée.